Le miel de la vie et sa bile…

J’écoutais un écrivain italien ce matin dire que « ce sont trois choses essentiellement qui font la particularité d’un roman : le climat et l’atmosphère qui l’habitent, la musique de sa prose et ses personnages ». Je ne sais pas si c’est toujours vrai de tous les romans, mais ce sont bien les trois choses qui font la beauté de Sucre Noir. Le climat est tropical, la musique un quelque chose entre la symphonie magistrale et le tango, les personnages, eux, sont sculptés dans le moule des dieux et démons mythologiques. La tragédie n’est jamais là où on l’attend, mais toujours enfouie sous terre, invisible. Et pour le reste l’histoire se compose par grands chapitres dont les pages se tournent comme celles d’un livre. En deux cent pages nous parcourons trois siècles et trois générations ! Lire la suite

Le début de la fin !

J’ai lu le dernier livre d’Yves Ravey avec plaisir, sans effort. Un sentiment aérien se dégage du récit alors que c’est écrit sous un mode bien terre à terre. Chaque chose est appelée par son nom. On ne s’attache qu’aux faits palpables. Les comiques de situation s’en mêlent, le suspens s’invite à grands pas… et tout cela autour d’un personnage qui m’a fait étrangement penser à celui de l’Etranger de Camus ! Lire la suite

Au nom de qui ?

Il faut lire Eric Vuillard. Parce qu’il a un style propre à lui, et une écriture ciselée et précise. Dénués de lyrisme ses textes nous emportent. Récits simili-documentaires, ses écrits n’en sont pas moins poignants. Les thèmes qu’il aborde sont importants. Le regard qu’il porte sur les choses du monde touche à l’essentiel.
Voilà !

Son dernier livre, publié cette année, trace les premiers pas de ce qui allait devenir l’Allemagne nazie. Mais je me demande si le récit ne met pas en lumière les coulisses du monde moderne, en d’autres mots, la chose qui est en train d’emporter l’humanité aujourd’hui vers un avenir incertain. Lire la suite

Ça flotte dur

Ce livre a beaucoup fait parler de lui ces dernières semaines, certains critiques ayant même estimé que c’était un des plus beaux romans de la rentrée littéraire. Après l’avoir vu entrer dans les sélections des prix littéraires prestigieux ces mêmes critiques l’ont dénigré ! Ça en dit long sur la théorie du buzz. Mais que penser du livre si on ne l’a pas lu ? S’y plonger ma foi ! Et constater que c’est un livre qui nous tient en apnée trois cent pages durant. Car il est question d’eau ici, d’eau sale, d’eau stagnante, d’eau pesante et trouble. Et cette eau usée nous apprend à flotter les yeux fermer. On se laisse porter sans se poser de questions, en attendant qu’une réponse veuille bien venir nous cueillir dans notre errance… Lire la suite

La mémoire de l’eau

Tout est singulier dans ce livre. Les personnages semblent avoir un contour vaporeux, la structure et le style surprennent. L’histoire elle-même, le statut du narrateur, le message que l’écrivain veut nous livrer, tout cela reste indéfini un long temps. Mais on reste accroché à sa lecture, on poursuit sans jamais perdre ce fil qui paraît inexistant. Et l’écrivain tient ses promesses. Nous entendons bien, à la fin du récit, ce qu’il voulait nous dire. En somme c’est une tragédie ordinaire qui se déroule tous les jours sous nos yeux, dans toutes les villes de tous les pays d’Europe et peut-être d’ailleurs. Un être humain adorable et sensible se noie sous nos yeux. On le regarde se noyer. Une fois qu’il n’est plus on réalise ce qu’on était en train de laisser se dérouler sous nos yeux ! Et la force de l’écrivain est de nous offrir un livre drôle, enlevé, détaché et délicieux à picorer et butiner alors que le thème abordé est bien loin de la légèreté qui se met en scène. Lire la suite

Brûlant givré…

Les écrivains français ne savent pas bien faire des nouvelles, et naturellement le lecteur français est moins adepte des recueils de nouvelles. Et pourtant, dans les cas où un recueil est bien pensé, bien construit et nourri de pépites cela donne un trésor de littérature. Jaume Cabré, écrivain catalan, est connu en France pour son Confiteor, roman magistral et exigeant qui a rebuté le lectorat britannique mais enchanté les lecteurs difficiles et persévérants de l’hexagone. Ce Confiteor attend sagement dans ma grosse pile de « livres à lire demain » que j’ose m’y plonger, mais puisque ce même écrivain a su faire l’exercice inverse, écrire du très court et très direct, je me suis laissée tenter par cette entrée-ci dans son oeuvre ! Et je m’incline devant le tour de force que représente ce « Voyage d’hiver ». Lire la suite

La finalité ?…

Jean-Marie Blas de Roblès est philosophe – il enseigne la philosophie – et il est archéologue. Un jour il a écrit un livre, de mille pages. Il a envoyé son manuscrit à bien des éditeurs ; tous l’ont refusé. Blessé au plus profond de lui-même il a déclaré qu’il n’écrirait plus jamais et il s’en est tenu à cette décision dix longues années. Les amis étant là pour nous sauver de nous-même, dix ans après, ils firent des photocopies de ce long manuscrit, préparèrent les enveloppes et encouragèrent l’auteur à retenter sa chance. Son manuscrit fut encore refusé par bon nombre d’éditeurs mais les Editions Zulma choisirent de le publier. Les lecteurs adorèrent le livre, il fut couronné par bien des prix littéraires et Jean-Marie Blas de Roblès redevint écrivain ! Oui, c’est une belle histoire, tout comme l’histoire de ce roman en question. Et j’étais totalement passée à côté de ce livre et de cet écrivain. C’est à l’occasion de la sortie de son dernier livre en cette rentrée littéraire que j’ai écouté une émission où Jean-Christophe Rufin donne la parole à cet homme tant passionnant que doté de simplicité et d’humilité. Et dans la semaine qui a suivi j’ai dévoré le livre (765 pages, et en tout petits caractères pour mes pauvres yeux fatigués !) en huit jours… Eh oui, je vous recommande vivement d’aller à la découverte de cet écrivain. Lire la suite

Du bon usage du langage…

Si certains livres nous mettent du baume au cœur celui-ci offre le remède équivalent pour l’esprit. Nos esprits – tout du moins le mien – sont bien fatigués par les temps qui courent avec toute la bêtise qui circule allègrement tant sur les réseaux sociaux qu’au coin de chaque rue de chaque ville de chaque pays au monde ! Ce point d’exclamation ne me met nullement en joie mais les textes de ce recueil ont réussi cet exploit… Jérôme Ferrari s’est évertué en 2016 à produire des articles pour un quotidien français, semaine après semaine, qui analysent et décortiquent des affaires de l’actualité politique et sociale courantes. Ces articles sont ici réunis et nous pouvons les savourer à notre rythme et nous ébahir de la finesse et de l’intelligence qui s’en dégagent. La justesse des propos de l’auteur, la précision de sa pensée, et l’argumentation limpide qui s’appuie sur les travaux des philosophes sont à ravir. Mais surtout ces textes sont précieux dans leur capacité à attirer notre attention sur l’usage infidèle qui est fait du langage de nos jours, et les dangers de ce travers. Lire la suite

Les saisons à l’unisson

Je ne peux pas résister à l’envie de vous parler de ce livre même s’il n’est pas encore traduit en français – je ne doute pas qu’il le sera bientôt…. Certains livres sont si attachants que l’on a envie de les lire lentement afin de faire durer ce plaisir aussi longtemps que possible. « Autumn » fait partie de ces livres. Un seul chapitre lu par jour – et les chapitres sont courts – m’offrait cette joie qui allait me porter jusqu’au lendemain ! L’écrivaine a su donner vie à des personnages à l’humour décapant et surtout doté d’une intelligence raffinée. Le regard que l’on porte sur la vie peut être automnal ou estival mais lorsque ce regard épouse toutes les saisons pour en faire jaillir les étincelles les plus colorées, insoupçonnées par l’esprit ordinaire, la vie devient pleine.

La narratrice a eu la chance de devenir amie avec un Monsieur âgé alors qu’elle-même n’avait que onze ans. Il lui a appris à développer ce don pour percer la vie, en faire couler le suc magique. Lire la suite

Ma part de sauvage

Ce livre a énormément fait parler de lui en Angleterre et aux États-Unis à sa sortie. En France on n’a pas su l’accueillir à sa juste valeur, et pourtant, c’est une perle de littérature et une expérience de lecture remarquable. Serait-ce parce que la chasse au vol et l’art de la fauconnerie sont moins pratiqués historiquement dans l’hexagone ? Je ne saurais le dire, mais vous recommander ce livre, cela relève bien de mes compétences !!!

Le titre du livre traduit en français est maladroit. Je reconnais que le titre original (H is for Hawk) était difficile à rendre. Car oui, H est bien la première lettre du mot « Hawk » (faucon) mais c’est aussi la première lettre du prénom de l’auteur et narrateur Helen Mcdonald. Experte depuis toujours en fauconnerie elle nous raconte dans ce livre son aventure de fauconnier avec Mabel, le faucon qu’elle accueille bébé, à qui elle va apprendre à voler, à chasser, à être ce qu’elle est : un oiseau de proie. Mais ce livre est davantage qu’un traité de l’art de la fauconnerie. Le genre littéraire anglo-saxon « Memoir » est souvent mal compris chez nous. Il s’agit d’un livre autobiographique qui n’a pas pour vocation de raconter la vie de l’auteur mais d’offrir une œuvre littéraire basée sur une expérience particulière, dans le but de nous éclairer sur un phénomène précis, un vécu humain universel. Lire la suite

« L’intérêt de l’enfant »

L'intérêt de l'enfantLe titre original est plus explicite puisqu’il s’appelle « The Children Act », en référence à la loi qui a pour objet de défendre l’intérêt de l’enfant dans les conflits familiaux et autres cas où il revient à un magistrat de prendre la décision qui habituellement relève des parents et tuteurs. Le récit baigne dans l’univers juridique, et porte à nos yeux des décisions impossibles à prendre.  Nous sommes tous confrontés un jour ou l’autre à des situations qui dépassent l’entendement, à des dénouements qui nous laissent abasourdis. Mais sommes-nous réellement attentifs, dans notre quotidien, à la chose essentielle qui se déroule sous nos yeux et qui requiert notre présence, notre disponibilité ? Je ne le sais pas. Ian McEwan ne le sait pas non plus. Mais il s’interroge… Et pour ce faire nous raconte une histoire, celle de la vie d’une femme magistrat remarquable, dévouée, intelligente et intransigeante. Et cette femme, va-t-elle s’interroger aussi? Lire la suite

On ne saura jamais…

La terre qui les sépare Hisham MatarComme c’est difficile de ranger ce livre dans une catégorie. Récit de voyage, essai philosophique, biographie, documentaire historique, promenade littéraire, autobiographie… La Terre qui les sépare est tout cela à la fois. Si c’était une musique ce serait une nocturne. Si c’était un thème, ce serait tout simplement la quête de sens, le fil du récit se traçant de manière spiralaire, se dirigeant vers un centre imaginaire impossible à atteindre. Hisham Matar est à la recherche de son père, kidnappé en 1990 en Egypte et livré aux autorités Libyennes  du régime Khadafi. Il a été incarcéré dans la prison la plus inhumaine du pays. Et puis l’on a perdu toute trace de lui. Au moment du printemps arabe, en 2011, l’auteur retourne dans son pays d’origine après 33 ans d’absence. Et puis il raconte… Lire la suite

Une page se tourne

Le dimanche des mères Graham SwiftEst-ce qu’une vie peut basculer en quelques heures, surtout en emportant dans son tourbillon un monde révolu ?! Et cela peut-il se produire sans que ce soit visible, sans que personne ne le réalise ?… Mais oui, c’est une « transition »! Quelque chose change dans le coeur du monde, et ce quelque chose pose son empreinte dans une vie qui elle-même va prendre une tournure différente. Graham Swift nous livre avec brio cette novella (roman bref ou nouvelle longue) où l’intrigue se déroule en une demi-journée. Mais force est de constater qu’en ce rien de temps il parvient à peindre l’évolution d’un siècle entier. Nous traversons l’époque victorienne en Angleterre, regardons ses cendres s’envoler dans la nature et apprécions l’arrivée d’une mentalité et d’un mode de vivre contemporain qui remplacera inévitablement les conventions anciennes. L’histoire, elle, parcourt les derniers heures qu’une domestique va partager avec son amant qui n’est autre que le fils du maître des lieux. Lire la suite

Club de Lecture : La promesse de l’aube

la promesse de l'aubeCet article fait suite à notre Club de lecture du 22 mars. Il a été rédigé et conçu par Florence Vizet.

Aviateur, compagnon de la Libération, diplomate, l’écrivain Romain Gary avait de multiples visages. Né Roman Kacew à Vilnius en Lituanie en 1914 d’une famille juive, il est l’auteur de nombreux romans a succès, mais il en écrivit également d’autres sous le pseudonyme Emile Ajar. Il fut ainsi le seul écrivain à avoir reçu deux fois le prix Goncourt, en 1956 pour Les Racines du ciel, puis en 1975 pour La Vie devant soi. La « supercherie » ne sera mise au jour qu’à la mort tragique de l’écrivain. Il a également écrit sous les noms de Lucien Brûlard, Fosco Sinibaldi ou encore Shatan Bogat.

Dans ce livre autobiographique La promesse de l’aube, il dépeint avec  humour et drôlerie son enfance et son adolescence, en Lituanie puis en France à Nice, et son amour et ses rapports avec sa mère, Lire la suite

Un plongeon dans les viscères flamands

Calcaire Caroline de MulderBien plus qu’un polar Calcaire est un roman noir. Il s’ébroue du sombre et des fonds enterrés, il se plonge dans les sédiments de la société belge flamande. L’écriture même est faite d’un miasme d’argot inventif et de tournures sèches et explosives qui hument le sulfureux et la crasse enfouie dans cette terre silencieuse mais détonante malgré tout. La justice et la beauté sont pourtant les cadeaux que nous offrent l’auteur dans la finale de cette histoire rocailleuse ! Lire la suite