Au nom de qui ?

Il faut lire Eric Vuillard. Parce qu’il a un style propre à lui, et une écriture ciselée et précise. Dénués de lyrisme ses textes nous emportent. Récits simili-documentaires, ses écrits n’en sont pas moins poignants. Les thèmes qu’il aborde sont importants. Le regard qu’il porte sur les choses du monde touche à l’essentiel.
Voilà !

Son dernier livre, publié cette année, trace les premiers pas de ce qui allait devenir l’Allemagne nazie. Mais je me demande si le récit ne met pas en lumière les coulisses du monde moderne, en d’autres mots, la chose qui est en train d’emporter l’humanité aujourd’hui vers un avenir incertain. Lire la suite

La finalité ?…

Jean-Marie Blas de Roblès est philosophe – il enseigne la philosophie – et il est archéologue. Un jour il a écrit un livre, de mille pages. Il a envoyé son manuscrit à bien des éditeurs ; tous l’ont refusé. Blessé au plus profond de lui-même il a déclaré qu’il n’écrirait plus jamais et il s’en est tenu à cette décision dix longues années. Les amis étant là pour nous sauver de nous-même, dix ans après, ils firent des photocopies de ce long manuscrit, préparèrent les enveloppes et encouragèrent l’auteur à retenter sa chance. Son manuscrit fut encore refusé par bon nombre d’éditeurs mais les Editions Zulma choisirent de le publier. Les lecteurs adorèrent le livre, il fut couronné par bien des prix littéraires et Jean-Marie Blas de Roblès redevint écrivain ! Oui, c’est une belle histoire, tout comme l’histoire de ce roman en question. Et j’étais totalement passée à côté de ce livre et de cet écrivain. C’est à l’occasion de la sortie de son dernier livre en cette rentrée littéraire que j’ai écouté une émission où Jean-Christophe Rufin donne la parole à cet homme tant passionnant que doté de simplicité et d’humilité. Et dans la semaine qui a suivi j’ai dévoré le livre (765 pages, et en tout petits caractères pour mes pauvres yeux fatigués !) en huit jours… Eh oui, je vous recommande vivement d’aller à la découverte de cet écrivain. Lire la suite

Du bon usage du langage…

Si certains livres nous mettent du baume au cœur celui-ci offre le remède équivalent pour l’esprit. Nos esprits – tout du moins le mien – sont bien fatigués par les temps qui courent avec toute la bêtise qui circule allègrement tant sur les réseaux sociaux qu’au coin de chaque rue de chaque ville de chaque pays au monde ! Ce point d’exclamation ne me met nullement en joie mais les textes de ce recueil ont réussi cet exploit… Jérôme Ferrari s’est évertué en 2016 à produire des articles pour un quotidien français, semaine après semaine, qui analysent et décortiquent des affaires de l’actualité politique et sociale courantes. Ces articles sont ici réunis et nous pouvons les savourer à notre rythme et nous ébahir de la finesse et de l’intelligence qui s’en dégagent. La justesse des propos de l’auteur, la précision de sa pensée, et l’argumentation limpide qui s’appuie sur les travaux des philosophes sont à ravir. Mais surtout ces textes sont précieux dans leur capacité à attirer notre attention sur l’usage infidèle qui est fait du langage de nos jours, et les dangers de ce travers. Lire la suite

Club de Lecture : La promesse de l’aube

la promesse de l'aubeCet article fait suite à notre Club de lecture du 22 mars. Il a été rédigé et conçu par Florence Vizet.

Aviateur, compagnon de la Libération, diplomate, l’écrivain Romain Gary avait de multiples visages. Né Roman Kacew à Vilnius en Lituanie en 1914 d’une famille juive, il est l’auteur de nombreux romans a succès, mais il en écrivit également d’autres sous le pseudonyme Emile Ajar. Il fut ainsi le seul écrivain à avoir reçu deux fois le prix Goncourt, en 1956 pour Les Racines du ciel, puis en 1975 pour La Vie devant soi. La « supercherie » ne sera mise au jour qu’à la mort tragique de l’écrivain. Il a également écrit sous les noms de Lucien Brûlard, Fosco Sinibaldi ou encore Shatan Bogat.

Dans ce livre autobiographique La promesse de l’aube, il dépeint avec  humour et drôlerie son enfance et son adolescence, en Lituanie puis en France à Nice, et son amour et ses rapports avec sa mère, Lire la suite

Quand ça dépasse les bords

crue_philippe-forestJ’ai lu ce livre il y a quelque temps déjà. J’ai aimé le lire mais je ne voyais pas comment vous en parler. Or ces derniers temps avec les intempéries répétées que nous avons eues en Corse du Sud j’ai vécu des crues. L’eau qui monte, la rivière qui sort de son nid, la nature qui reprend ses droits et se moque des arrangements bâtis de main d’hommes. Ainsi la route que je prends tous les matins voyait une rivière se former et la couper dans une perpendiculaire parfaite. Dans ma voiture, je me trouvais là, sur mon chemin, mais le flot d’eau plus vivant que tout alentour me disait, mais non, tu n’iras pas par là, et si tu allais, ce serait sans garantie de retour… Voilà pourquoi maintenant je peux tenter de trouver mes mots pour vous parler du dernier livre de Philippe Forest, qui se nomme « Crue »! C’est un livre que l’on lit sans savoir où il va nous mener, ou plutôt en sachant parfaitement qu’il ne va nous mener nulle part. Le contrat est là : lire pour le seul bienfait de lire, pour le seul plaisir de se laisser tenir la main par une phrase belle, profonde, éperdue, jusque la phrase suivante et ainsi de suite jusqu’au point final. Avant d’aborder le contenu du récit ou la tendresse que j’éprouve pour les écrits de Philippe Forest, j’aime mieux vous plonger dans son texte, un bref extrait : Lire la suite

Un fil ténu

continuerC’est étrange que ce livre se nomme Continuer, parce qu’en réalité le projet est plutôt celui de Rompre. Rompre avec un quotidien inutile, rompre avec un soi assombri, perverti et souffrant, rompre avec une vie qui s’est détaché de l’essentiel… L’histoire est simple, le fil narratif aisé et plaisant à suivre. Peu de personnages peuplent le récit et rien n’est jamais de trop, car ce sont les rapports humains qui sont sur le devant de la scène, l’enjeu étant de rétablir une communication perdue et de retrouver la dignité.

Horse2Une mère fatiguée et traversant une forme de semi-dépression découvre que son fils adolescent vient de commettre une faute grave, délit répressible par la loi et simplement abjecte. La séparation avec son mari est encore fraîche et très vite elle comprend qu’elle ne peut pas compter sur son aide pour traverser cette phase difficile de remise sur selle de leur enfant. Elle décide de tout quitter, de miser ses maigres économies et le seul héritage dont elle dispose pour partir avec son fils au Kirghistan et traverser le pays à cheval. Lire la suite

Grand coup de couteau dans le cordon ombilical !

celine-minard-le-grand-jeuCéline Minard a sorti le grand jeu, et ce n’est pas la première fois qu’elle procède de la sorte. A chaque nouveau livre elle se recrée et nous offre une chose nouvelle, inattendue et parfois, comme ici, surprenante. J’ai adoré ce livre mais c’est dû en grande partie au fait que j’ai lu le récit à la lueur de mes références de philosophie et de contes asiatiques. Je ne sais pas si le lecteur moins aguerri sera en mesure d’apprécier à sa juste valeur la magie de ce livre, mais je ne peux faire autrement que d’en parler et de partager avec vous le goût que j’ai pour l’aventure littéraire de cette écrivaine.

Wu ZhenLe récit peut être présenté très simplement : la narratrice quitte notre monde pour se percher au haut d’une falaise, dans une région inhabitée car bien peu avenante. Elle s’est fait construire une demeure à l’architecture révolutionnaire, une sorte de tube infaillible et très high-tech, entièrement autonome dans ses besoins énergétiques, accrochée à une paroi d’un massif montagneux. Lire la suite

Le sens de l’insensé…

il-etait-une-fois-une-start-up-amariglioNous avons là un livre sublime qui avec simplicité et poésie nous éclaire sur les prémisses de ce monde dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. C’est ainsi que tout a commencé, me suis-je dit, régulièrement, alors que j’étais pénétrée par l’histoire contée. C’est une histoire vraie, et qui traite de l’Entreprise, des technologies de l’information, du monde financier, des capitaux investisseurs.
De jeunes diplômés d’une école d’ingénieurs se lancent dans la création d’une « start-up ». Ils sont gonflés d’idéaux, brillants dans leur domaine, dotés d’une énergie Cervantesque. Qu’adviendra-t-il de leur bébé nouveau-né, de cette société, de ces produits qu’ils vont créer, lorsqu’ils se mettront à surfer sur la vague des grands requins V.C. (« Venture Capitalists » ou capitaux investisseurs) ? Ils ne le savent pas encore. Mais nous, l’imaginons bien vite ! Eh oui, le livre se termine sur un « je ne comprends pas » du narrateur, qui est un des fondateurs de l’entreprise. Le lecteur, lui, a très bien compris. Le lecteur pourra même se dire  » je comprends maintenant pourquoi je ne comprends pas mon monde », cette ère du début du XXème siècle qui vogue dans un brouillard de monstres invisibles et laisse le premier rôle à d’autres monstres bien trop visibles mais incompréhensibles… Mais la morale de l’histoire est belle car on comprend assez vite qu’une seule chose compte : l’aventure humaine, et les amitiés qui l’embellissent, rendent les moments éprouvants dignes d’être vécus. Lire la suite

La force subversive de l’Amour

romanesque-tonino-benaquistaAucune institution ne résiste à l’Amour, ni même celles du Ciel, du paradis et de l’enfer ! Une fois que l’on a dit cela on a presque tout dit de la pensée émise par ce livre… Mais bien entendu je ne vais pas m’arrêter là car j’ai été bien trop enchantée par cette lecture pour ne pas tenter de vous donner envie de vous y plonger. Car non, aucune des sélections des prix littéraires de cette rentrée n’a retenu ce titre dans ses listes, bien peu de critiques littéraires, d’émissions radiophoniques ou télévisuelles y ont consacré un article ou leur temps d’antenne, et pourtant… Personnellement je le retiendrai comme une de mes lectures phares tant de la rentrée que de l’année en cours. Lire la suite

1+1= Union

Le Contraire de UnLire est chose merveilleuse, c’est découvrir, faire une rencontre, partager un moment de vie avec… Mais relire est chose plus grande encore. Relire, c’est revivre. Revivre le moment vécu jadis à la première lecture d’un livre, retrouver son regard et son être lors de cette première rencontre. On sait bien pourtant que l’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau, puisque l’eau de la rivière coule et se transforme à chaque nouveau courant. Alors relire, c’est revivre, autrement. Se retrouver pour se découvrir autre ! Et c’est bien cela que j’ai expérimenté en relisant Le Contraire de Un d’Erri de Luca. Le hasard de la vie me l’a mis entre les mains, une bonne dizaine d’années après ma première lecture, et je me suis laissé faire… pour mon plus grand bonheur. Lire la suite

« La neige efface chaque brin d’herbe »

LaSolutionEsquimauAWMoi qui aime tant la littérature japonaise, en général je suis très critique envers les écrivains occidentaux qui s’essaient à ce style bien particulier. Mais Hubert Haddad sait tout faire. Il écrit de la poésie, du théâtre, des essais, des nouvelles, des romans… Et souvent ses écrits savent dire l’Histoire merveilleusement, et même la devancer. C’était le cas dans Palestine, mais également dans Opium Poppy paru en 2011 où il racontait l’histoire de ce petit garçon paysan Afghan, au destin tragique et qui à l’époque nous éclairait sur la source des malheurs de notre monde actuel. Dans Mā il nous plonge dans l’art de la poésie japonaise, la vie d’un moine errant, et l’univers étrange qui exprime le sens de la vacuité.

Tout comme les cercles concentriques partagent un même centre, les destins d’hommes bien différents dans leurs parcours de vie peuvent tourner autour de la même essence. et ce livre trace en cercles concentriques le chemin de Shōichi qui fait miroir à celui du poète Santōka, lui-même faisant écho à celui de Bashō posant ses pas dans ceux de Saigyō, grands haïkistes de tous temps.

La marche à pied mène au paradis ; il n’y a pas d’autre moyen d’y parvenir, mais il faut marcher longtemps. Lire la suite

« Pour honorer le souvenir… »

La mort du roi TsongorAh quel livre magnifique, et urgent à lire, aujourd’hui, alors qu’il est paru depuis plus de dix ans déjà… La question « Qu’est-ce que la guerre ? » a été au coeur de nombreux débats ces derniers mois. Jamais je n’ai reçu de réponse plus juste, plus belle, plus entière ou plus profonde que dans ce livre – hormis, peut-être, dans « Battlefield », la pièce de théâtre mise en scène par Peter Brooks et dont je vous parlerai bientôt dans ces pages. Et pourtant, il est question d’amour au départ dans ce récit. Le livre s’ouvre sur une journée de noces et sur l’intention d’une ville, d’un pays et de deux empires de célébrer et pérenniser la paix dans la joie et le bonheur. Laurent Gaudé, grand amateur de tragédies grecques, aime mettre à nu ce qui se trame dans le coeur des hommes. Naturellement il sait faire basculer tout un monde en un claquement de doigts : il confronte ses personnages à leur ego et leurs désirs… Lire la suite

Aux Elfes de sauver le monde…

La vie des elfesCe livre s’appelle « La Vie des Elfes ». C’est un livre en réalité écrit par une Elfe, et écrit pour des Elfes. Il s’adresse aux elfes cachés que nous avons tous en nous et qui savent lire une idée, une pensée, un message dans la musique qui se dégage d’une phrase, dans les lignes écrites entre les lignes. Nous connaissons tous cet écrivain, Muriel Barbery, pour avoir lu son « L’élégance du Hérisson » qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires et qui a été traduit dans plus de trente quatre langues. Mais « La vie des elfes » a été très mal traité par les critiques et la presse. Les critiques littéraires l’ont dénigré, l’ont descendu serais-je tentée de dire. Et pourtant, quel beau livre… Je n’ai pas été étonnée d’entendre Muriel Barbery dire que c’est son séjour au Japon qui a teinté ce livre en profondeur. Car quelle finesse, quelle discrétion, et surtout quelle poésie traversent cet écrit. L’écriture est belle, une symphonie magistrale, travaillée et candide à la fois. Et le message véhiculé par ce livre n’est visible et lisible que par ceux qui aiment avant tout la poésie de la vie, la magie de chaque instant vécu, au-delà des réalités visibles et tangibles, par delà les valeurs de notre société actuelle…

Nathalie Sarraute disait : Lire la suite

La marche de l’Histoire

Les PrépondérantsVoici un bien joli livre qui aurait mérité d’être le Goncourt de l’année, si à ses côtés dans la dernière sélection il n’y avait eu Boussole de Mathias Enard. Mais que cela ne nous empêche pas de le lire, car c’est une lecture délicieuse, intelligente, et en harmonie avec nos temps parce que quelque part désolante… Ce pourrait être un conte tant la narration est fluide et vivante, intime et présente à la fois, mais il s’agit en réalité de la Grande Histoire qui coule aujourd’hui sous la plume de Hédi Kaddour. Cette Grande Chose qui tel un fleuve emporte tout sur son passage et dessine l’avenir sous les marques posées par le passé. Lire la suite

Mon âme t’accompagnera

L'ombre douceUne histoire, pour être belle doit-elle nécessairement triste ? Certaines cultures le pensent. Et une histoire d’amour, lorsqu’elle est déchirante éveille notre capacité à ressentir une émotion profonde, inhabituelle. C’est un Roméo et Juliette que nous avons ici, reliant la France et l’Indochine, d’amour et de violence, de beauté et d’injustice monstrueuse. Mais cette lecture est une perle de douceur nacrée et puisqu’elle se lit tel un souffle léger et délicat de brise automnale, on ne peut que reconnaître qu’elle porte bien son nom, « L’ombre douce ». Lire la suite