Au nom de qui ?

Il faut lire Eric Vuillard. Parce qu’il a un style propre à lui, et une écriture ciselée et précise. Dénués de lyrisme ses textes nous emportent. Récits simili-documentaires, ses écrits n’en sont pas moins poignants. Les thèmes qu’il aborde sont importants. Le regard qu’il porte sur les choses du monde touche à l’essentiel.
Voilà !

Son dernier livre, publié cette année, trace les premiers pas de ce qui allait devenir l’Allemagne nazie. Mais je me demande si le récit ne met pas en lumière les coulisses du monde moderne, en d’autres mots, la chose qui est en train d’emporter l’humanité aujourd’hui vers un avenir incertain. Lire la suite

Ça flotte dur

Ce livre a beaucoup fait parler de lui ces dernières semaines, certains critiques ayant même estimé que c’était un des plus beaux romans de la rentrée littéraire. Après l’avoir vu entrer dans les sélections des prix littéraires prestigieux ces mêmes critiques l’ont dénigré ! Ça en dit long sur la théorie du buzz. Mais que penser du livre si on ne l’a pas lu ? S’y plonger ma foi ! Et constater que c’est un livre qui nous tient en apnée trois cent pages durant. Car il est question d’eau ici, d’eau sale, d’eau stagnante, d’eau pesante et trouble. Et cette eau usée nous apprend à flotter les yeux fermer. On se laisse porter sans se poser de questions, en attendant qu’une réponse veuille bien venir nous cueillir dans notre errance… Lire la suite

La mémoire de l’eau

Tout est singulier dans ce livre. Les personnages semblent avoir un contour vaporeux, la structure et le style surprennent. L’histoire elle-même, le statut du narrateur, le message que l’écrivain veut nous livrer, tout cela reste indéfini un long temps. Mais on reste accroché à sa lecture, on poursuit sans jamais perdre ce fil qui paraît inexistant. Et l’écrivain tient ses promesses. Nous entendons bien, à la fin du récit, ce qu’il voulait nous dire. En somme c’est une tragédie ordinaire qui se déroule tous les jours sous nos yeux, dans toutes les villes de tous les pays d’Europe et peut-être d’ailleurs. Un être humain adorable et sensible se noie sous nos yeux. On le regarde se noyer. Une fois qu’il n’est plus on réalise ce qu’on était en train de laisser se dérouler sous nos yeux ! Et la force de l’écrivain est de nous offrir un livre drôle, enlevé, détaché et délicieux à picorer et butiner alors que le thème abordé est bien loin de la légèreté qui se met en scène. Lire la suite

Les coeurs brisés se forgent en Un

Ce livre est un pari et probablement nul autre que l’écrivaine Arundhati Roy n’aurait pu le tenir. Elle a effectivement réussi l’exploit de forger une oeuvre en assemblant mille et mille pièces qui forment la mosaïque qu’est l’Inde, pays de multiples ethnies, histoires, conflits, couleurs et saveurs… C’est une grande liste, un brouhaha, une explosion de sentiments, de récits et de personnages. Mais tout se tient. Ce tout se tient la main et c’est une grande fresque qui se construit sous nos yeux. Le lecteur est successivement surpris, enchanté, balloté, submergé, impacté puis ému, très ému… Au sortir du livre on a le sentiment d’avoir enfin compris un peu l’Inde, pris la température de ce qui s’y passe mais surtout de parvenir à mieux comprendre notre monde actuel et peut-être savoir l’aimer, peut-être même pouvoir imaginer un bel avenir à ce nous, multiple et varié, qui peuple la planète ! Lire la suite

Brûlant givré…

Les écrivains français ne savent pas bien faire des nouvelles, et naturellement le lecteur français est moins adepte des recueils de nouvelles. Et pourtant, dans les cas où un recueil est bien pensé, bien construit et nourri de pépites cela donne un trésor de littérature. Jaume Cabré, écrivain catalan, est connu en France pour son Confiteor, roman magistral et exigeant qui a rebuté le lectorat britannique mais enchanté les lecteurs difficiles et persévérants de l’hexagone. Ce Confiteor attend sagement dans ma grosse pile de « livres à lire demain » que j’ose m’y plonger, mais puisque ce même écrivain a su faire l’exercice inverse, écrire du très court et très direct, je me suis laissée tenter par cette entrée-ci dans son oeuvre ! Et je m’incline devant le tour de force que représente ce « Voyage d’hiver ». Lire la suite

Le souffle de vie

Voici un livre poignant qui a remporté le Prix Giller au Canada, a fait partie des finalistes du Man Booker Prize 2016 et fait partie de la sélection du Bailey’s Women Prize 2017. Le livre s’intéresse à l’art, son étude, sa transmission. La musique et la littérature sont vues comme un langage alternatif pour dire la vie et les émotions voire les étoffer et les transcender. Mais l’histoire se déroule en Chine au XXème siècle et sous Mao Zedong dans un moment où précisément la possibilité de maintenir son art et de se préserver est menacée par la marche politique contraire… Où puise-t-on le souffle de vie ? Quand, comment peut-on le perdre, qu’est-ce qui va survivre au sortir de tout ce que l’on a sacrifié ? Les réponses à ces grandes questions sont simples, et malheureusement terrifiantes à la lecture de ce livre dont, j’avoue, la lecture a été terriblement douloureuse pour moi. Tout ce que j’aime est dans ce livre, et ce « tout ce que j’aime » est patiemment et progressivement détruit au fil du récit. Mais détruire n’est pas vaincre. Lire la suite

La finalité ?…

Jean-Marie Blas de Roblès est philosophe – il enseigne la philosophie – et il est archéologue. Un jour il a écrit un livre, de mille pages. Il a envoyé son manuscrit à bien des éditeurs ; tous l’ont refusé. Blessé au plus profond de lui-même il a déclaré qu’il n’écrirait plus jamais et il s’en est tenu à cette décision dix longues années. Les amis étant là pour nous sauver de nous-même, dix ans après, ils firent des photocopies de ce long manuscrit, préparèrent les enveloppes et encouragèrent l’auteur à retenter sa chance. Son manuscrit fut encore refusé par bon nombre d’éditeurs mais les Editions Zulma choisirent de le publier. Les lecteurs adorèrent le livre, il fut couronné par bien des prix littéraires et Jean-Marie Blas de Roblès redevint écrivain ! Oui, c’est une belle histoire, tout comme l’histoire de ce roman en question. Et j’étais totalement passée à côté de ce livre et de cet écrivain. C’est à l’occasion de la sortie de son dernier livre en cette rentrée littéraire que j’ai écouté une émission où Jean-Christophe Rufin donne la parole à cet homme tant passionnant que doté de simplicité et d’humilité. Et dans la semaine qui a suivi j’ai dévoré le livre (765 pages, et en tout petits caractères pour mes pauvres yeux fatigués !) en huit jours… Eh oui, je vous recommande vivement d’aller à la découverte de cet écrivain. Lire la suite

Du bon usage du langage…

Si certains livres nous mettent du baume au cœur celui-ci offre le remède équivalent pour l’esprit. Nos esprits – tout du moins le mien – sont bien fatigués par les temps qui courent avec toute la bêtise qui circule allègrement tant sur les réseaux sociaux qu’au coin de chaque rue de chaque ville de chaque pays au monde ! Ce point d’exclamation ne me met nullement en joie mais les textes de ce recueil ont réussi cet exploit… Jérôme Ferrari s’est évertué en 2016 à produire des articles pour un quotidien français, semaine après semaine, qui analysent et décortiquent des affaires de l’actualité politique et sociale courantes. Ces articles sont ici réunis et nous pouvons les savourer à notre rythme et nous ébahir de la finesse et de l’intelligence qui s’en dégagent. La justesse des propos de l’auteur, la précision de sa pensée, et l’argumentation limpide qui s’appuie sur les travaux des philosophes sont à ravir. Mais surtout ces textes sont précieux dans leur capacité à attirer notre attention sur l’usage infidèle qui est fait du langage de nos jours, et les dangers de ce travers. Lire la suite

Reptile à la source !

J’avais du mal à trouver les livres d’Alissa York et quelle ne fut pas ma joie de voir que les éditions Liana Levi avaient publié son dernier livre en traduction française. En général je préfère lire les livres anglophones dans leur version originale mais il m’a semblé que la traductrice avait fidèlement restitué l’esprit du texte et rendu la fluidité et la discrétion propres à la plume de l’écrivain. Sans hésiter je vous recommande ce livre et puisque c’est la saison plage ce sera une bonne lecture estivale, si tant est que la nature amazonienne ne vous rebute pas ! Car la particularité d’Alissa York est de donner le rôle principal dans ses romans à la nature, avec en seconds rôles des êtres humains amis de la nature. Ici nos personnages sont des passionnés de la faune et la flore peu connue et peu répertoriée de la forêt amazonienne. Nous sommes au XIXème siècle et une femme qui s’enchante à la vue d’un caïman ou d’un boa, ça ne court pas les rues… Telles sont les héroïnes de ce récit ! Lire la suite

Les saisons à l’unisson

Je ne peux pas résister à l’envie de vous parler de ce livre même s’il n’est pas encore traduit en français – je ne doute pas qu’il le sera bientôt…. Certains livres sont si attachants que l’on a envie de les lire lentement afin de faire durer ce plaisir aussi longtemps que possible. « Autumn » fait partie de ces livres. Un seul chapitre lu par jour – et les chapitres sont courts – m’offrait cette joie qui allait me porter jusqu’au lendemain ! L’écrivaine a su donner vie à des personnages à l’humour décapant et surtout doté d’une intelligence raffinée. Le regard que l’on porte sur la vie peut être automnal ou estival mais lorsque ce regard épouse toutes les saisons pour en faire jaillir les étincelles les plus colorées, insoupçonnées par l’esprit ordinaire, la vie devient pleine.

La narratrice a eu la chance de devenir amie avec un Monsieur âgé alors qu’elle-même n’avait que onze ans. Il lui a appris à développer ce don pour percer la vie, en faire couler le suc magique. Lire la suite

La boucle parfaite

Ce livre est merveilleux et surprenant, un livre à lire assurément. Il m’est arrivé entre les mains par le plus grand des hasards et grâce au conseil avisé de notre bibliothécaire locale. Je m’empresse donc de vous en parler car il y a de grandes chances que comme moi vous n’ayez jamais entendu parlé de cet écrivain et encore moins de ce titre… Les livres de cet écrivain sont publiés au Canada et je n’ai pas été étonnée de voir que ce roman avait remporté le prix littéraire Canada-Japon en 2006. Très occidental dans ses personnages et son environnement il est empreint d’une profondeur, d’une douceur et d’une intransigeance japonaises. Denis Thériault se rangerait pour moi parmi ces rares écrivains qui ont réussi à saisir l’essence de la culture japonaise et à nous la restituer, nous lecteurs ignorants, avec une limpidité notable. Roman jovial et délicieux, qui se lit quasiment d’une traite il n’en restera pas moins gravé dans mon esprit comme un traité de décryptage de la philosophie et de la poésie japonaises.

L’histoire est simple : Bilodo, un jeune facteur canadien a une vie routinière et plutôt solitaire. La grande passion de sa vie est de lire les quelques très rares lettres à l’ancienne qui lui passent entre les mains. Lire la suite

Ma part de sauvage

Ce livre a énormément fait parler de lui en Angleterre et aux États-Unis à sa sortie. En France on n’a pas su l’accueillir à sa juste valeur, et pourtant, c’est une perle de littérature et une expérience de lecture remarquable. Serait-ce parce que la chasse au vol et l’art de la fauconnerie sont moins pratiqués historiquement dans l’hexagone ? Je ne saurais le dire, mais vous recommander ce livre, cela relève bien de mes compétences !!!

Le titre du livre traduit en français est maladroit. Je reconnais que le titre original (H is for Hawk) était difficile à rendre. Car oui, H est bien la première lettre du mot « Hawk » (faucon) mais c’est aussi la première lettre du prénom de l’auteur et narrateur Helen Mcdonald. Experte depuis toujours en fauconnerie elle nous raconte dans ce livre son aventure de fauconnier avec Mabel, le faucon qu’elle accueille bébé, à qui elle va apprendre à voler, à chasser, à être ce qu’elle est : un oiseau de proie. Mais ce livre est davantage qu’un traité de l’art de la fauconnerie. Le genre littéraire anglo-saxon « Memoir » est souvent mal compris chez nous. Il s’agit d’un livre autobiographique qui n’a pas pour vocation de raconter la vie de l’auteur mais d’offrir une œuvre littéraire basée sur une expérience particulière, dans le but de nous éclairer sur un phénomène précis, un vécu humain universel. Lire la suite

Les portes de demain

Exit WestQuel étrange livre… Froid, dur, brusque dans son sujet, doux, tendre, joli dans son traitement. Mohsin Hamid sait manier la chose littéraire. Il crée de la distance, terriblement, puis il nous montre comme nous sommes proches en réalité de ce très lointain. Un traité ancien de peinture chinoise disait « pour comprendre la profondeur il faut apprendre le proche et le lointain »… L’écrivain excelle dans cet art. Je l’avais déjà constaté dans le précédent livre que j’avais lu de lui « Comment s’en mettre plein les poches dans un pays d’Asie émergeant ». Là comme ici l’écriture paraît froide, l’émotion n’est jamais dite ni même évoquée Et pourtant le lecteur est dévasté arrivé en fin de lecture, submergé par la force des sentiments que le roman lui a transmis. Encore une fois il aborde un sujet d’actualité. Dans son précédent livre c’était l’ambition d’un entrepreneur et son désir de devenir riche et puissant, ici c’est la problématique des migrants en nombres croissants dans le monde et la projection pleine de noirceur et de frayeur que l’on peut s’en faire dans l’avenir.

L’écrivain déploie une approche futuriste et fantastique pour parler de la grande circulation d’êtres humains dans le monde. Dans ce livre nul besoin de moyens de transport, de frontières, de visas. On se déplace en franchissant des portes. Lire la suite

« L’intérêt de l’enfant »

L'intérêt de l'enfantLe titre original est plus explicite puisqu’il s’appelle « The Children Act », en référence à la loi qui a pour objet de défendre l’intérêt de l’enfant dans les conflits familiaux et autres cas où il revient à un magistrat de prendre la décision qui habituellement relève des parents et tuteurs. Le récit baigne dans l’univers juridique, et porte à nos yeux des décisions impossibles à prendre.  Nous sommes tous confrontés un jour ou l’autre à des situations qui dépassent l’entendement, à des dénouements qui nous laissent abasourdis. Mais sommes-nous réellement attentifs, dans notre quotidien, à la chose essentielle qui se déroule sous nos yeux et qui requiert notre présence, notre disponibilité ? Je ne le sais pas. Ian McEwan ne le sait pas non plus. Mais il s’interroge… Et pour ce faire nous raconte une histoire, celle de la vie d’une femme magistrat remarquable, dévouée, intelligente et intransigeante. Et cette femme, va-t-elle s’interroger aussi? Lire la suite

Tant d’encre versée

Les Vies de papier2Je suis tombée sur une citation de l’écrivain George Saunders ce matin qui disait « Dans le domaine de l’art, et d’une manière générale peut-être,  l’idée est d’être capable de se sentir à l’aise avec des choses contradictoires ». Comme dirait mon éternel livre de chevet (le Yi Jing) « l’eau et le feu ne se combattent pas ». Eh bien la beauté de ce livre, que j’ai adoré, est qu’il nous invite à cela. Comprendre qu’il faut dépasser les compréhensions basiques de la vie, de son sens, du bon, du mauvais. En l’espace de 48 heures de la vie d’une femme nous allons parcourir une série d’événements insensés, parfois grotesques, souvent drôles, tout aussi souvent tragiques et jamais nous ne pourrons juger. S’émouvoir, ressentir, rire, pleurer, oui, labelliser, non ! Parce que la vie est plus vaste. Parce qu’on ne peut pas la réduire avec des raisonnements et explications qui se tiennent rationnellement. Naturellement le récit est en même temps une promenade littéraire contenant mille références et citations. Tout est là, dit dans la littérature, de mille façons différentes ! Lire la suite