Quand ça dépasse les bords

crue_philippe-forestJ’ai lu ce livre il y a quelque temps déjà. J’ai aimé le lire mais je ne voyais pas comment vous en parler. Or ces derniers temps avec les intempéries répétées que nous avons eues en Corse du Sud j’ai vécu des crues. L’eau qui monte, la rivière qui sort de son nid, la nature qui reprend ses droits et se moque des arrangements bâtis de main d’hommes. Ainsi la route que je prends tous les matins voyait une rivière se former et la couper dans une perpendiculaire parfaite. Dans ma voiture, je me trouvais là, sur mon chemin, mais le flot d’eau plus vivant que tout alentour me disait, mais non, tu n’iras pas par là, et si tu allais, ce serait sans garantie de retour… Voilà pourquoi maintenant je peux tenter de trouver mes mots pour vous parler du dernier livre de Philippe Forest, qui se nomme “Crue”! C’est un livre que l’on lit sans savoir où il va nous mener, ou plutôt en sachant parfaitement qu’il ne va nous mener nulle part. Le contrat est là : lire pour le seul bienfait de lire, pour le seul plaisir de se laisser tenir la main par une phrase belle, profonde, éperdue, jusque la phrase suivante et ainsi de suite jusqu’au point final. Avant d’aborder le contenu du récit ou la tendresse que j’éprouve pour les écrits de Philippe Forest, j’aime mieux vous plonger dans son texte, un bref extrait :

Inondation-à-Giverny MonetRien n’est plus irréel que la réalité elle-même. Elle laisse incrédule. Et c’est à cela, précisément, lorsqu’elle se manifeste, qu’on la reconnaît. On n’en croit pas ses yeux. Et pourtant, quelque chose en soi se convainc que, pour la première fois peut-être, le monde dit enfin vrai. Alors même – et c’est là l’ironie – qu’il  a pris toutes les apparences mensongères d’une fiction que trahit son caractère outré, son air excessif, son embarrassante emphase. Comme si, tout à coup, l’on se retrouvait dans un mauvais film, ou dans un mauvais roman. Du déjà-vu. La même histoire artificiellement fabriquée et pour la millième fois racontée où les choses surviennent selon un scénario toujours su d’avance. Tout paraît faux. Et c’est parce que tout est vrai.

Paul SignacCe livre raconte une histoire malgré tout. Une histoire que l’on ne croira jamais ! Le narrateur emménage dans un immeuble déserté d’un quartier autrefois populaire, en phase d’être démoli et probablement rénové pour faire place à un quartier plus propre et plus froid suivant une architecture contemporaine à valeur immobilière plus élevée. Il erre dans les rues, dans sa vie passée et présente jusqu’au moment où il rencontre deux de ses voisins, avec qui il se lie, d’amitié pour l’un et d’amour pour l’autre. Puis arrive la crue. Sa vie, son immeuble, sa rue, son quartier sont submergés. Et s’écoule un temps flottant, qui nous embarque dans une irréalité absolue. Et l’étrange s’empare du livre pour nous faire douter de la réalité de ce qui s’est vécu avant la crue, mais aussi de la possibilité qu’il advienne un futur, après la crue…

Je n’ai pas lu tous les livres de Philippe Forest. Mais j’ai lu Sarinagara qui gardera pour toujours une place très particulière dans ma bibliothèque et dans mon coeur de lectrice. Il est certains écrivains qu’on aime lire. Quel que soit leur jeu et leur invention du moment. Et Crue est un livre qui m’a convenu parfaitement dans un moment où j’avais le sentiment que le monde navigue aveuglément et sans direction claire. Comme le dit l’écrivain, et son narrateur :

Yong Jo Ji1Les sentiments que j’exprime viennent naturellement à tous les individus, dès lors qu’ils ont assez duré. En ce sens, alors même qu’ils passent pour tels aux yeux de ceux qui les éprouvent, ils sont les moins personnels qui soient. Chacun les ressent à son tour. Une loi d’airain gouverne à la nature humaine. Nul ne s’y soustrait. Elle rend les êtres identiques les un aux autres en raison même de ce qu’ils considèrent comme relevant de la part la plus singulière de leur sensibilité.
Chacun est d’autant moins différent d’autrui que les expériences que connaissent les hommes et les femmes – et qui ne concernent essentiellement qu’eux-mêmes – se mettent mystérieusement en phase. Une pareille synchronisation donne à une période, à une époque, son allure propre qui la distingue de toutes les autres.

CRUE
Philippe Forest
Éditions Gallimard, 2016

Les illustrations présentées sont les oeuvres de :
– Claude Monet,
– Paul Sigou,
– Yong Jong Ji

 

 

Share Button

Laisser un commentaire