Raconte-moi le thé…

Je ne sais ce qu’est le thé. Je sais simplement que l’art du thé est une chose bien plus vaste que la parole contenue en un sachet Lipton. Non pas que le sachet et le Lipton n’aient leur histoire. Tout a une histoire dans le thé. Le thé ne fait que nous raconter des histoires, celles d’un instant vécu, celles d’un pays, d’une région, d’un temps passé ou à venir. Tout comme le battement par trop agité d’une aile de papillon peut perturber son monde, la préparation d’un thé révolutionne et recrée l’univers entier.

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Je suis une bien trop petite chose pour prétendre à l’écriture d’un essai sur le thé. Mais puisque j’aime le thé, puisqu’il jalonne ma vie, la divise, la structure, l’organise, la parfume et l’embellit jour après jour j’aimerais m’offrir ce plaisir d’en parler de temps à autre…

Aujourd’hui, pour innover cette série de parlotes à venir, j’aimerais vous offrir un extrait de livre, une histoire de thé, et un koân zen.

Commençons par le plus indigeste !

L’écrivain japonais Yasushi Inoue a écrit un livre en 1991, l’année de sa mort. C’est un livre tant bref que dense et qui nous donne à voir la fin d’une époque – celle des guerres féodales au Japon – au travers de l’histoire d’un maître de thé réputé pour avoir instauré l’art du thé simple et sain. La vision que nous donne l’écrivain de Sen no Rikyū et des raisons de son seppuku, cette mort que se donne l’intéressé lui-même à l’aide d’une dague japonaise, lui appartient. Mais l’art de la simplicité est exprimé avec une telle pureté dans le livre qu’il m’a semblé que pour introduire la notion du thé véritable je ne pourrais trouver mieux.  Notons que Yasushi Inoue a lui aussi tiré sa révérence, suivant cette même méthode seppuku, emportant avec lui une ère qu’il voyait se clore en son pays.

Voici donc l’extrait de Le Maître de thé de Yasushi Inoue :

Le-Maitre-de-the---Yasushi-Inoue« Cela se passait en mai de la treizième année de Tenshō, je ne l’oublierai jamais : j’avais demandé à Monsieur Rikyū quelle était la quintessence du style simple et sain. Jamais je n’oserais poser une telle question aujourd’hui, mais à quarante ans à peine, c’est le moment où l’engouement pour la cérémonie de thé est le plus fort et j’eus l’insolence d’énoncer une telle énormité ! Et voici ce que fit Monsieur Rikyū : il y avait une peinture d’aigrettes, réalisée par Joki, chez les Matsuya de Nara, une peinture ancienne, renommée comme l’une des plus belles au monde. «  Comprendre cette image d’aigrettes, dit-il, c’est peut-être comprendre la quintessence du style simple et sain. Il faut tout d’abord regarder cette peinture. » Là-dessus, je suis parti à cheval pour Nara dès le lendemain, afin d’aller la voir. La connaissez-vous ? ajouta-t-il à mon adresse.
–  Je l’ai vue une fois, chez Matsuya, en accompagnant Maître Rikyū.
–  Qu’en avez-vous pensé en la voyant ?
–   « C’est donc là le célèbre tableau aux aigrettes ! » Ce fut à peu près tout. Mais la beauté de ces deux aigrettes blanches est restée gravée en moi.
–   Oui ! deux aigrettes blanches, parmi les algues vertes, et deux feuilles de lotus… Les plantes aquatiques sont représentées en deux ensembles, avec chacun une fleur épanouie. C’est vraiment une oeuvre remarquable ! Monsieur Jukō l’ayant reçu du Shōgun Ashikaga, c’était assurément l’un des chefs-d’oeuvre de la peinture chinoise ancienne. Toutefois, qu’elle permette d’appréhender l’essence du style sain et simple me désorientait beaucoup. J’ai revu cette oeuvre il n’y a pas très longtemps : la première fois depuis vingt ans. On m’avait appelé pour un conseil concernant le marouflage d’un rouleau, et je l’ai vue, dans le tokonoma de cette salle de thé… et c’est là que j’ai compris, pour la première fois, le sens des paroles de Monsieur Rikyū. Certes, le tableau est bon, mais le coeur du problème réside dans le marouflage : cette simplicité, qui consiste à utiliser un même tissu pour le fond et les bandes…
J’ai soudain failli gémir et j’ai pensé : « C’était donc de ce sobre marouflage que parlait Monsieur Rikyū ? »

Sans transition maintenant une histoire de l’arrivée du thé en Orient. Jadis, les voyages étaient aventures bien fastidieuses. Au nombre de ces voyages, bien rares, étaient les envois de délégations et d’ambassades à vocation diplomatique instaurant des liens de bonne entente avant que ne s’engageassent des routes de commerce et d’échanges de mets et matières. Ainsi, la Chine, empire du Milieu, délégua une ambassade auprès d’un grand souverain d’Orient. Cette délégation, comme cela était de coutume transportait bien des trésors et objets précieux, cherchant à honorer le souverain de présents dignes et plus alléchants les uns que les autres. Naturellement tous ces biens étaient chertés et raretés traditionnelles chinoises, les plus appréciées et chères au cœur de l’empereur de Chine.

Le moment venu, cérémonieusement, la délégation procéda à la présentation de ces merveilles à la cour de notre souverain d’Orient. Les uns après les autres les objets déballés et découverts éblouirent leur nouveau propriétaire. Vint alors le tour de ce trésor des trésors, le thé vert de jade, le thé des brumes du mont enneigé, le thé des aiguilles d’argent, le thé de bouquets fleuris, le thé fraicheur de l’âme et éveil de l’esprit. Le souverain d’Orient, instantanément, sentit l’insulte cachée derrière ce présent misérable. Des herbes fraiches il en disposait en veux-tu en voilà chez lui, paysans en récoltaient au quotidien. Le traitait-on de médiocre pequenaud ? Fronçant les sourcils, il allait laisser exploser sa colère au moment précisément où  l’ambassade chinoise en profita pour sortit les soieries chatoyantes et mille autres bibelots et matières prodigieuses. L’incident fut clos et la réunion diplomatique sauvée. Néanmoins lors de la distribution des présents au sein de la cour, le souverain fit jeter dehors ces feuilles de plantes, aplaties, roulées dans le sens de la longueur ou de la largeur, mises en boule ou en pain, de diverses couleurs et tailles…

Bouquet de finesse

Les moines errants se trouvaient passer par là, derviches soufis étaient-ils peut-être, dénigrés de tous, mal-aimés et mal-accueillis. Ils ne se firent point prier pour débarrasser le palais de ces feuillasses desséchées et rabougries. Se trouvait parmi eux un apothicaire herboriste en ses temps perdus. Il se prit d’idée d’infuser ces offrandes chinoises. Nomades comme ils étaient, se déplaçant d’un lieu à l’autre, toujours partageaient-ils l’ensemble de leurs maigres biens. Et ces douceurs chinoises se firent leur avoir le plus précieux, qu’ils partagèrent tant et plus, à chaque arrêt, souvent en guise de remerciement des coeurs aimables qui les entouraient ici et là de leur hospitalité et de leur accueil chaleureux.

Et le thé trouva sa place dans l’intimité des demeures simples et généreuses…

Alors pour finir, un koân zen que je vous avais adressé il y a quelque temps, bien avant le lancement de ce blog ; adressé à l’époque à ceux d’entre vous qui lisiez déjà mes laïus saugrenus. Je vous interrogeais, vous demandant de m’apporter éclairage sur ces mots que je méditais de mon côté. Ce koân zen, dans son énoncé correct, légèrement différent de la précédente version que je vous avais transmise, nous dit :

Quel est le bruit d’une main seule qui applaudit?

Un bruit en résonance avec la saveur du thé, serais-je tentée de penser désormais!

 

 

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