Ceux qui partent, de Jeanne Benameur

Un nouveau départ

Ils sont nombreux ceux qui partent.
En une seule nuit et un roman, au cœur du grand bâtiment qui accueille les migrants sur Ellis Island*, Jeanne Benameur nous invite à les rencontrer. Depuis la descente d’un bateau le soir jusqu’au petit matin, ils attendent que les portes s’ouvrent pour eux sur l’Amérique.

Ils viennent tous d’ailleurs multiples pour des raisons différentes et chacun a emporté avec lui un peu de sa vie. Emilia et son père Donato, tous deux venus d’Italie, elle, jeune peintre des couleurs et des formes, lui, veuf, brandissant le livre de l’Eneide, sa boussole, tout au long du voyage ; Esther, emplie de chagrin et de larmes, couturière d’Arménie qui fuit la guerre et tous ses morts ; Gabor le bohémien violoniste qui se doit de jouer pour réveiller la joie et oublier sa vie à lui, si triste. Lui, il est venu avec sa tribu, Marucca à la voix d’or, son père, et encore quelques autres que vous découvrirez au fil de ce voyage.

Sur l’autre rive, Andrew, jeune photographe amateur, est promis à un bel avenir, Sa mère compte sur lui. Mais il attend. Il guette. Il cherche à capter un mouvement, un regard, une couleur. Il cherche la vie d’avant, celle de ses parents et grands-parents et ici, derrière son objectif, « les questions qui l’habitent prennent corps ».
Car c’est bien du corps dont il s’agit tout au long de ce livre, de corps libérés au rythme du violon, de corps entremêlés au silence de la nuit, de cheveux libérés, de regards qui se croisent, qui se cherchent puis s’effacent, de mains qui s’effleurent et se caressent pour apaiser l’angoisse. C’est un livre charnel !
C’est un roman de cœur et de couleur, de formes et de mouvements, de musique et de voix. Tous les sens sont là pour laisser parler ces personnages au-delà des mots et de la parole. Car aucun ne parle la même langue et tous se parlent et se comprennent, se soutiennent, s’aiment.

Andrew parviendra à retrouver les racines enfouies et bien cachées de son histoire. Il fera de nouvelles rencontres qui lui montreront d’autres chemins.
D’un côté ou de l’autre de la rive, quelle que soit leur place, les portes d’Ellis Island leur ouvriront celles d'un nouveau monde, un monde de Liberté, et chacun écrira une nouvelle vie même si elle doit être incertaine.

J’ai adoré ce livre, je l’ai dégusté. C’est un livre d’espoir, d’humanité, de liberté et un bel hommage à tous ceux qui osent le départ quel que soit leur projet. Il nous rappelle que chacun de nous porte en lui une capacité de liberté. « Emigrer, c’est espérer encore…avec la force de ceux qui n’ont plus rien que leur désir et… le désir est tout. Tout. …. On émigre : on espère… Avec le désir on peut vivre. »
C’est un livre-poème, riche de sons, de couleurs, de murmures, de touchers, de sens, de sensations, de sensualité que Jeanne Benameur sait mettre en mots pour notre plus grand plaisir. Elle nous offre toutes ces vies en une seule nuit, MERCI !

CEUX QUI PARTENT
Jeanne Benameur
éd. Actes sud, 2019

*Ellis Islands est une île située à l’embouchure de l’Hudson à New-York. Dans la première moitié du XXème siècle, elle a été l’entrée principale des immigrants qui arrivaient aux Etats Unis.

La peinture présentée dans l'article est :
Impression V (parc) de Vassily Kandinsky, 19911 - Musée G. Pompidou, Paris.
Kandinsky est doté d’un don rare, la synesthésie qui lui permet d’associer le sens de l’audition et celui de la vue, c’est-à-dire de lier les sons et les couleurs. Dans ce tableau, Impression, il m’a semblé retrouver les couleurs et formes d’Emilia, les soies douces d’Esther et entendre la musique du violon endiablé de Gabor.

Dominique Orsini

Institutrice spécialisée et directrice d'une école primaire, elle est également animatrice d'ateliers pour les enfants et pratique le théâtre en amateur.
Elle sera une des voix de Kimamori que vous entendrez régulièrement dans le cadre de nouveaux projets en lancement 2021.

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