Créatures, de Crissy van Meter

Vivre sur une île, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les poncifs touristiques, rend rarement serein. On ne sait jamais vraiment qui appartient à l'autre.

Créatures, premier roman de Crissy Van Meter, publié en 2020, nous plonge dès les premières pages dans un univers océanique, iodé et fluctuant. Evie, la veille de son mariage, attend le retour de son amour marin, en compagnie de sa mère qu'elle n'a pas envie de voir, alors qu'une baleine se décompose dans la baie, empestant toute l'île. Le récit ondule sur quatre jours aux variations météorologiques extrêmes, comme les subissent les îles, de l'enfance à ce présent d'adulte encombré de non-dits, de rebus d'illusions, de deuils. Le défunt père d'Evie était une créature de l'île. Mi-adulte bienveillant, mi-sdf revendeur de la Winter Wonderland, l'herbe locale qui deviendra célèbre, il traîne Evie de squat en squat, et la réveille la nuit pour écouter le chant des baleines, l'initiant tout ensemble à la beauté et à la douleur d'être vivant. La mère, californienne jusqu'au bout de ses prothèses ongulaires, n'apparaissait que de loin en loin dans son enfance, juste assez pour lui donner le goût des quêtes abyssales : celles de l'absence et l'amour.
Nous savons tous si mal aimer.
La narratrice se passionne pour les mammifères marins : dans leur vie parallèle, que font-ils de la trahison et de la solitude ?  Les personnages peuplant cette île sont effectivement des créatures sans demi-mesure, prodiguant l'amour sincère et le mensonge, comme son amie Rook, ou Mary, la gardienne du phare, et plus tard Liam, son mari.

Le roman ondoie en incessants aller-retours entre le passé et le présent,  de cette baleine pourrissant aux préparatifs du mariage, qui, dans le futur, aura à affronter ses tempêtes. Avec pour fil d'Ariane, le devenir de l'amour, le pardon et la manière de soigner les vieilles blessures, sur une île : on les rend à l'océan, comme les cadavres putrides du ressentiment. Le flow de l'écriture, le discours intérieur passant du je au tu, restitue la délicatesse de ceux qui savent et ne disent rien, le poids de ce qui est passé sous silence, de ce qui était informulable, "ce qui nous aurait fissuré", dit-elle. 
Les baleines bleues, avec leur énorme cœur, sauraient-elles aimer mieux que nous?

Ce roman nous immerge dans les profondeurs du substrat de nos liens. Il nous questionne sur l'essence des relations que nous tissons, la mort de ceux qui nous ont élevés, le pardon douloureux et nécessaire pour continuer à être et à aimer. J'ai été émue plus que je ne l'aurais voulu, même si je ne l'ai compris que dans les dernières pages. Le cœur énorme des baleines est protégé par leur cage thoracique, comme avait cherché à lui enseigner son père, défaillant mais aimant, qui lui répétait que tout ce qu'il possédait d'essentiel se trouvait là,  bien à l'abri des côtes.

Car l'amour, comme « l'espace est rempli de ce qu'on a perdu et trouvé ».

CREATURES
Crissy Van Meter
éd. La Croisée 2021
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach
Illustration de couverture de Ernst Haeckel (1824-1919)
Conception graphique : David J.High

Les illustrations présentées dans l'article sont :
Photographie de Winter Island par Kathy Valido.

Cette chronique a été conçue et rédigée par Angela Nicolaï.

Enseignante de métier, elle est aussi comédienne et nouvelliste.
Responsable de la rubrique Une vie, une œuvre, elle gère également un projet autour des contes.

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