Elle a menti pour les ailes, de Francesca Serra

C’est d’abord le titre qui intrigue, énigmatique.
Dans la flopée des romans de la rentrée, le jeune âge et les origines de l’autrice m’ont tentée et je découvre ce récit sans autre préavis.
Dès les premières pages, je suis happée. La dernière phrase du premier chapitre achève de me convaincre de me laisser prendre au jeu.

Une petite ville du Sud, ouverte sur la mer, une salle de danse, le Coryphée, réputée pour la rigueur et l’efficience de son unique professeur, Ana, la mère. Le lycée fréquenté par Garance, le personnage principal de 15 ans, est celui où sont inscrits les bons élèves. Garance est belle, peut-être trop belle.
Le décor est posé. La tragédie peut commencer : l’adolescence.
Sur une durée de 6 à 7 mois.
Garance est invitée à la fête de Halloween que donnent Maud et ses amis, les élèves de terminale, les plus populaires du lycée. C’est le plus beau jour de sa vie et le début d’un enchaînement de plus en plus oppressant.

Entre les contes magiques de l’enfance et les désillusions amères de l’adolescence, Francesca Serra nous entraîne loin dans une traversée initiatique de notre quotidien 2.0.
Par une analyse acérée de nos relations à internet et de leurs effets sur nos comportements sociaux, avec un humour incisé et complice, elle nous implique peu à peu dans ce questionnement qui a de la réalité toute la brutalité :
Qu’est-ce qui se joue (de nous) dans les rapports que nous croyons maîtrisés entre le monde réel et le monde virtuel ?
Nos images, nos usages du monde virtuel ne participent-ils pas aux oscillations du curseur de l’éthique collective et individuelle ?

« (…) les gosses utilisent internet comme un espace de ralliement. Comme s’ils préparaient une guerre, ils se réunissent tous les jours au même endroit qui n’existe pas géographiquement, par conséquent inattaquable, bien mieux protégé que n’importe quel autre territoire sur le globe. Ils sont déjà une armée. Et le jour où un garant de l’autorité traditionnelle commence à suspecter quelque chose et à dire  « Tu n’as pas le droit », ils font bloc, refusant une punition qu’aucun d’eux ne croit mériter. Ils se sont éduqués eux-mêmes dans ce lieu séparé, qui n’a rien de virtuel, ils se sont entraînés à se reconnaître, ils ont formé une communauté, ils partagent une même culture, un même humour, un même langage, ils ont développé leur propre système. Ils ne répondent plus aux impératifs sociaux de leurs aînés. Ils ont instaurés en silence, dans le secret de leur chambre ou dans la paume de leur main, une nouvelle ère que l’on persiste à qualifier de « technologique », mais c’est faux, ils s’en branlent de la technologie, ils ne savent même pas comment marche leur téléphone : c’est une nouvelle ère morale. Tous les élèves d’un lycée bourgeois de ville moyenne se sont élevés au-dessus des fondements de la société pluri-millénaire qui les a enfantés, pour traquer l’une des leurs sur internet. C’est ça qu’ils taisent face aux adultes...Est-ce que vous savez pourquoi elle a disparu ? Ils secouent la tête. Non...Bien sûr qu’ils savent...Elle n’a pas « disparu », ils l’ont bannie. La vérité que Bulle devine, c’est que ce n’est même pas un crime qu’ils ont commis. C’est l’exécution d’une nouvelle loi. Leur loi. »

La tragique et somme toute banale trajectoire de Garance nous tient en haleine de bout en bout. Je n’ai pas pu lâcher le livre avant de le terminer, au plus vite, tant nous hante son récit.
Avec une maîtrise parfaite du rythme de la temporalité et des changements de points de vue des différents personnages impliqués, chacun s’exprime dans son propre langage, parfois déstabilisant, souvent surprenant, mais toujours réaliste et juste, elle nous instille la troublante curiosité cathartique. On est entre le roman d’apprentissage en mode 2020 et le policier qui passe au scalpel sociétal cette lisse ville de province, ouverte sur la mer, qui devient soudain le bocal où se précipite le drame.

Tous les ingrédients sont réunis et Francesca Serra nous invite avec son aisance narrative et son humour acide à contempler la chute.
Chute d’ange, puisqu’il est question d’ailes.
Chuttt d’anges puisqu’il est question d’elles…
Et, en cours de lecture, on se fait une raison, on s’apprête à encaisser le choc, on le connaît bien, le triste constat de la banalisation de la violence sexiste, patriarcale.

Les derniers chapitres sont bouleversants.
Non seulement parce qu’ils sont déroutants (sans jeu de mots), mais surtout parce qu’ils ébauchent dans la beauté des descriptions du Sauvage une perspective plus profonde, plus sage, plus forte, un enracinement salvateur dans le Soi (sylvestre?) et ces dernières pages qui maintiennent le suspense jusqu’au bout sont les dernières étapes de l’initiation : devenir femme, une femme dans toute la souveraineté de sa puissance.
Et comment ! Quelles épreuves ! Et on se surprend à se souvenir, bien sûr, les mêmes décors : un lycée, des amis, et l’aveuglante excitation des premières fois, chaque jour ou presque.
Comment nous sommes-nous arrangés du regard des autres ? Comment avons-nous dû creuser en nous-mêmes pour excaver les fondations de celle qu’on était, qu'on est en train de devenir ?

« D’une toute petite fille, on dit qu’elle est belle ou l’on ne dit rien ; pas d’autres qualificatifs pour décrire une enfant : la débrouillardise, la vivacité, l’autonomie, la ténacité, la tournure d’esprit ne se remarque même pas. Quant à celles qui n’ont plus l’âge d’être belles, il faut encore qu’elles se fassent juges, sans pitié ni répit, de la beauté des autres. »

Entre 13 et 18 ans, l’initiation a lieu, et quoi qu’on veuille bien se faire croire, elle est déterminante dans la métamorphose flamboyante de fille à femme. Nul doute que l’autrice porte loin et droit son analyse de l’impact provoqué par l’image de la femme sur le développement de nos filles, nos nièces, nos enfants non encore conscients d’être socialement sexués. Son regard porte franc et elle voit grand !
Avec ce premier roman si étonnant, si percutant, elle se révèle magistralement inclassable. La liberté qu’elle s’est donnée, le sujet qu’elle examine dans toutes ses sinuosités laisse à penser qu’elle est, et sera, on le souhaite, longtemps, une fidèle de cette littérature qui se nourrit spontanément de la réalité réfléchie... même sur l’écran d’un téléphone.

Merci Francesca Serra,
pour toutes les ailes que nous ne perdrons jamais !

ELLE A MENTI POUR LES AILES
Francesca Serra
éd. Anne Carrière 2020

L'auteur de cette chronique est Angela Nicolai. Découvrez-la par ses propres mots :

Je suis enseignante en détresse, comédienne amatrice, lectrice impénitente et des tas d'autres choses encore, mais est-ce si important ? Dans l'étrange période que nous traversons, l'idée de lire des textes aimés seule chez soi à haute voix pour être écoutée ailleurs au petit bonheur m'inspire, me permet de croire qu'ainsi chacun, enfermés dans nos corps dans nos maisons dans nos solitudes, nous pouvons malgré tout partager.

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