Extrême Méridien de Marc Biancarelli

Extrême Méridien, publié en 2007, est une des premières oeuvres de Marc Biancarelli. Orphelin de dieu et Massacre des innocents, publiés chez Actes Sud  respectivement en 2014 et 2018 approfondissent un des thèmes déjà présent dans le recueil de nouvelles présenté ici, à savoir l'animalité, irréductible et insatiable, qui émerge et s'exhibe au gré du quotidien.
La banalité du Mal est-elle inspirante ou est-ce parce qu'elle est insoutenable que le récit s'élabore ?

Pour toute réponse, il faut oser franchir l'ultime frontière des convenances et entrer dans les territoires inexplorés où nous entraînent ces nouvelles.
L'extrême sud de la Corse, des paysages idylliques, des personnages truculents, peut-être pas ceux qu'on attendait : ici, rien que du cru, des clichés dépecés, des réalités socioculturelles passées au crible d'une lucidité sans complaisance. Le narrateur, un anti-héros cynique qui fait songer à Bukowski, ouvre le recueil et devient avec quelques autres, un personnage récurrent. Et tous partagent la même brutalité organique, celle des corps et celle des motivations, plus salaces encore, qui se révèlent selon les circonstances. De l'accident de circulation, dans Aller-Retour, où émergent la vilénie et le racisme ordinaire, au retournement de situation de Orly, jusqu'à la libre adaptation du roman culte de James Dickey, Délivrance, dans Le peuple du quad, on prend un malin plaisir à découvrir la diversité des angles d'approche. Les situations sont celles de la vie courante, parfois traitées comme un conte cruel, parfois comme une allégorie, comme dans Le poulpe, la langouste et la murène, élucidant les systèmes politiques et leurs conséquences avec une délectable dérision. D'ailleurs on ne s'y trompe pas : le fil rouge métaphorique reliant les nouvelles est celui de la bestialité originelle, décelée impitoyablement chez chacun au détour d'une conjoncture ou d'une rencontre, tous et toutes transfigurés en porcs. Tous les clichés, toutes les bonnes figures, tous les idéalismes de pacotille y passent, raillés comme il se doit par un narrateur désabusé. Une écriture houleuse nourrie par la rage de pouvoir rire au moins, du désastre  du monde. Parfois, pourtant, la tendresse l'emporte, soutenue par la force de la narration, tangible, irréfutable, comme le deuil et le désir que découvre l'enfant en une même journée, dans la nouvelle intitulée Le Portefeuille.

Ma préférence va au Peuple du Quad. On part de la plaine, au petit matin avec quatre personnages caractérisés par leurs attitudes et leurs panoplies de parfaits baroudeurs, pour un week-end de détente en montagne, avec des quads. La rencontre, à la fontaine du village avec les personnages endémiques devient emblématique du choc des cultures : le cyclope hargneux sur son balcon, tiré de la sieste par la techno hurlant de leur poste radio va déclencher la traque. La tension est posée. Le cynisme fulminant contre le consumérisme, le capitaliste opportuniste et le tourisme vert, "ne respectant ni l'environnement, ni les indigènes", tourne à l'exaspération. La tension monte graduellement jusqu'au duel final, au cœur de la forêt, "au milieu coule toujours une rivière". Alors que les quatre randonneurs en quad assouvissent bucoliquement leur soif de nature, avec armes et moteurs rugissants pour mieux en prendre possession, le géant borgne et sa bande leur tombent dessus avec toute la sauvagerie de leurs coutumes ancestrales. Le narrateur blasé se délecte de notre incrédulité au fur et à mesure que la fièvre monte, comme dans un conte terrifiant. Le fleuve originel charrie le sexe et la mort, les quatre jeunes l'ignoraient. Les dernières pages sont baignées d'une cruauté incantatoire où le pressentiment du sacré de l'ultime rencontre se dissout en images oniriques, évoquant une Circé et son troupeau de porcs. Et la métaphore file jusqu'au coup de couteau entaillant et châtrant idéalisme et fatalisme.

Dans la version corse, autant que dans les traductions françaises, on perçoit la densité de l'écriture et la joie pure de dézinguer tous les apriori. Le souffle narratif se saisit  des réalités complexes "d'une société qui ne supporte pas la différence", non pour la juger mais pour témoigner. 
"Je ne suis pas un tribunal, moi, je suis un témoin glacé." 
Et le constat est affligeant : si aucune limite n'est immuable, la bête en nous n'est jamais loin. On en sort rincé, revigoré par la force du regard qui scrute et du rire amer qui libère.

EXTRÊME MÉRIDIEN 
Marc Biancarelli
Traduit du corse par Jérôme Ferrari, Paul Desanti, Bernard Biancarelli et l'auteur
Editions Albiana, 2008

La photographie d'os humain en macro est issue du site media.sciencephoto.
La photographie mettant en scène la couverture du livre en tête de l'article est de ©murielarie pour Kimamori.

Cet article a été conçu et rédigé par Angela Nicolaï

Enseignante de métier, elle est aussi comédienne et nouvelliste.
Responsable de la rubrique Une vie, une œuvre, elle gère également un projet dont le lancement est prévu en 2022 autour des contes.

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