Goliarda Sapienza présentée par Angela Nicolai

« Tu lirais toujours le même livre, toi ? »

Souvent on vous offre des livres, innocent cadeau, emballé comme une boîte de chocolats. On remercie, on déballe, on regarde, et plus tard arrive la lecture, ce plaisir solitaire. Quand on commence à goûter, au lieu de la douceur à peine teintée d’amertume à laquelle on s’attend, c’est une bombe qu'on découvre !

Avec ce récit, dés les premières pages vous êtes défiguré(e) à jamais ! L’art de la joie fait partie de ces livres qui marquent le lecteur au fer rouge, et la lectrice peut-être davantage encore car Goliarda – l’autrice - et Modesta - la narratrice - sont d’abord et avant tout des femmes.

Modesta naît en 1900. Goliarda en 1924.
Toutes deux en Sicile. Les comparaisons s’arrêtent là, même si le récit se nourrit d’expériences autobiographiques.

La vie de Goliarda Sapienza pourrait être un roman : élevée dans une famille socialiste anarchiste, elle reçoit une éducation originale – elle raconte cette enfance dans le récit autobiographique Moi, Jean Gabin.
À 16 ans, elle obtient une bourse d’étude pour entrer à l’Académie des arts dramatiques de Rome.
Elle connaît un certain succès au théâtre avant de se consacrer à l’écriture, des décennies de recherche, de doutes, d’amours intenses aussi.

Elle publie Lettre ouverte en 1967 et Le fil de midi en 1969. Mais les 600 pages torrentielles de L’art de la joie laissent les éditeurs italiens perplexes. La première publication de l’ouvrage en 1998, à compte d’auteur, par son dernier compagnon, Angelo Maria Pellegrino, passe inaperçue. C’est grâce à sa publication en France, aux éditions Viviane Hamy en 2005, que le roman connaît un succès mondial, devenant un best-seller et un long-seller. Il offre une véritable gloire posthume à Goliarda Sapienza, décédée en 1996, y compris dans son pays où il est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre de la littérature italienne. Ses textes sont depuis publiés les uns après les autres en France, aux éditions Le Tripode, Les Certitudes du doute, Moi, Jean Gabin, Rendez-vous à Positano, L’Université de Rebibbia…

L’Art de la joie est difficile à résumer. Il se trame à la chronologie des événements historiques, la montée du fascisme, la naissance du féminisme et des idéaux socialistes, qui forment l’arrière plan politique du récit porté par une narratrice, Modesta, qui nous bouleverse.

La voix d'une narratrice, c’est comme le génie contenu dans la lampe, inaudible et impuissant tant qu’on ne pose pas les yeux dessus, elle se révèle à vous dans l’intimité de la lecture. Le style, comme on dit, le souffle ici plutôt, le rythme, l’énergie sauvage, vitale, qui anime cette écriture nous raconte la grâce de la rage, la puissance de la sexualité insoumise et de la libre sensualité, et la revanche de l’intelligence subversive.

Cliquez sur la petite flèche (play) pour entendre cette voix,
interprétée par Angela Nicolai :

Roman protéiforme, initiatique, historique, politique, féministe où se mêlent avec force toutes les formes de discours, L’art de la joie ne cesse d’étonner par la portée de ses transgressions.

Modesta – l’ironie de ce prénom ! - est une héroïne, une fille qui revendique le plein droit à la vie, au bonheur d’être et de jouir d’être une femme ; au bonheur d’en jouir indomptablement et de s'épanouir pleinement par le potentiel de cette liberté donnée à soi-même.
D’instinct, elle découvre sa propre morale, celle dictée par la chair, les ovaires, la sensualité et surtout la confiance, la confiance absolue en la femme que l’on est. Et c’est bien d’un art dont il s’agit, celui d’accorder en cadence le corps et la tête, la chair et la volonté avec le cran d’enjamber toutes les bornes morales qui tracent les vies insipides.

Cette confiance qui irrigue le récit et cette détermination féroce à passer maîtresse dans l’art subtil de l’expérience de la joie nous rendent Modesta, et par là même Goliarda, si proches et si intimes qu’elles intègrent notre panthéon personnel et deviennent pour nous des ressources de sagesse.

A toutes celles et tous ceux qui ont la chance de ne pas encore connaître L’art de la joie, je souhaite la jubilation de cette lecture.

Que soit ici remerciée Mme Nicole Bekkeda, ma collègue, professeur d’italien qui m’a offert cette lecture.

« On tombe amoureux parce qu’avec le temps, on se lasse de soi-même et on veut entrer dans un autre pour le connaître, le faire sien, comme un livre, un paysage. Et puis quand on l’a absorbé, qu’on s’est nourri de lui jusqu’à ce qu’il soit devenu une part de nous-même, on recommence à s’ennuyer. Tu lirais toujours le même livre, toi ? »

L'émission radiophonique La Compagnie des auteurs a consacré une série de deux épisodes à Goliarda Sapienza, sa vie, son oeuvre. Vous pourrez y accéder en cliquant ici.

Un immense merci à Angela Nicolai qui s'évertue à nous offrir des promenades littéraires. Elle nous a fait connaître - avec ses lectures audio - la poétesse canadienne Anne Hébert, puis les Microfictions de Régis Jauffret. Elle nous a concocté aujourd'hui cette très belle chronique alliant texte, images et lecture audio. Guettons son prochain cadeau !

Voici quelques mots de présentation d'Angela Nicolai rédigés par elle-même avec tendresse et humour :

« Je suis enseignante en détresse, comédienne amatrice, lectrice impénitente et des tas d'autres choses encore, mais est-ce si important ? Dans l'étrange période que nous traversons, l'idée de lire des textes aimés seule chez soi à haute voix pour être écoutée ailleurs au petit bonheur m'inspire, me permet de croire qu'ainsi chacun, enfermés dans nos corps dans nos maisons dans nos solitudes, nous pouvons malgré tout partager. » 

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