Hamnet, de Maggie O’Farrell

Un des pouvoirs les plus stupéfiants de la littérature est celui de rappeler les morts à la mémoire des vivants. Hamnet, le fils défunt, comme une graine au secret de la vie obscure de Shakespeare et Anne Hathaway, surgit du passé à la faveur du talent de l'écrivaine irlandaise, Maggie O'Farrell. Par la grâce du Verbe,  le fantôme de l'absent a été sublimé..

Hamnet, c'est avant tout un récit de femmes, de plantes et de revenants, même si le livre s'ouvre sur l'enfant vivant ses derniers jours en cet été de l'année 1596, à Stratford, dans le sud de l'Angleterre. Sa sœur jumelle, Judith est souffrante. Il ne trouve personne à la maison, à part son grand-père paternel, qui le rabroue brutalement. Du haut de ses onze ans, Hamnet part seul chercher de l'aide dans la rue. Sa mère, Agnès Hathaway, Anne, ce sera pour plus tard, connaît les plantes, les remèdes. À son retour, elle tentera tout pour le sauver, lui qui dans la nuit a scellé un pacte avec sa jumelle pour tromper la mort. Des chapitres d'analepses s'intercalent, nous livrant l'histoire d'Agnès et de sa rencontre avec Shakespeare qui, jamais désigné par son prénom, deviendra son époux. Il se trouve à Londres, ou plutôt dans le Kent quand le drame survient. Une lettre, écrite par Susanna, leur fille aînée le prévient. Leur plus jeune fille est au plus mal. Quand il arrive à Stratford, après deux jours de chevauchée, leur fils est mort et leur fille sauvée.
Dévastée par ce deuil, Agnès n'est plus la même femme. Les plantes, les racines, tout son savoir n'ont été d'aucune utilité pour sauver son fils et elle, si forte, si libre, si confiante, se sent flouée par le destin. Son mari, occupé à Londres par ses affaires florissantes, ne revient qu'une à deux fois par an. Quatre années de désolation s'écoulent ainsi, hantées par l'absence, alors que leurs filles grandissent. Jusqu'à l'achat par le père, de la plus belle demeure de Stratford. Dans cette petite ville d'artisans, tous se demandent comment un dramaturge peut gagner autant d'argent.
C'est alors que la marâtre d'Agnès,  envieuse, déplie sous ses yeux horrifiés, une affiche de théâtre où le nom de son fils s'étale en lettres capitales. La pièce est un succès en ville, dit-on. Agnès, qui n'a jamais quitté les champs de Stratford, décide de se rendre à Londres avec son frère, trouver ce mari impie qui a osé profaner le nom de leur enfant mort. Elle entre dans le théâtre sphérique, avec la foule, incognito et sous ses yeux profanes, se produit le prodige. 
« Agnès comprend d'un coup, comme si une averse lui tombait dessus, tandis qu'elle se fraye un chemin vers les acteurs, se faufile à travers la foule dense : son mari a accompli une sorte de tour de magie. Son mari a trouvé ce garçon, lui a montré, lui a appris à parler, à se tenir, à lever légèrement le menton, comme ceci, comme cela. Son mari l'a fait répéter, l'a entrainé, préparé. A écrit ces mots pour que ce jeune homme les prononce et les entende. Elle essaie d'imaginer leurs répétitions, la précision avec laquelle son mari lui a enseigné toutes ces choses, le sentiment de victoire qui devait l'emplir lorsque le garçon parvenait à suivre ses instructions, à capter la démarche voulue, cette manière de tourner la tête devant laquelle le cœur d'Agnès s'est brisé (...) Hamlet, là, sur scène, est deux personnes à la fois: le jeune homme vivant, le père mort. Vivant et mort à la fois. Son mari l'a ramené à la vie de la seule manière qu'il pouvait. »

Un roman parfumé de plantes et de saveurs, d'une délectable précision historique.. Maggie O'Farrell nous entraine avec Hamnet dans les rues poussiéreuses et les champs détrempés de Stratford, à la fin du XVI° siècle. Tout est matière et odeur : les peaux tannées du grand-père gantier, les parfums des plantes et des graines dans la cuisine d'Agnès, les animaux, le marché, les champs, la forêt et les non-dits bourbeux des relations familiales. Le personnage d'Agnès oriente tout le récit, comme si l'homme, l'ombre que son mari a été, n'aurait pu advenir sans elle. Elle, qui le choisit alors qu'il est plus jeune qu'elle et sans situation, parce qu'elle perçoit en lui des univers infinis. Elle qui,  déjà mère de trois enfants, le pousse à partir, à s'éloigner d'un père violent, pour devenir qui il aspire à être. Une femme déterminée, bienveillante, attentive, que la vie a déjà éprouvée bien des fois, quand survient le décès de son fils. Elle-même aurait pu se croire capable d'endurer pareil drame, à cette époque la mort d'enfants en bas-âge étant fréquente. Mais il n'en est rien. La détresse l'emmure, la coupe de ses racines. Elle ploie sous la pression du vide généré par le fantôme d'Hamnet. Le père ne revient que peu de fois après l'enterrement. Il écrit peu. On ne sait rien de sa vie à Londres. Il envoie de l'argent. Il est aussi absent qu'Hamnet et ce sont les filles, les femmes, les mères qui chaque jour tiennent la maison, entretiennent le foyer, s'obstinent à vivre, à s'entraider, à persévérer dans la bienveillance, ou la rigidité, malgré la cruauté de la mort. Un chœur de femmes sur trois générations, avec la petite Judith, grandissant dans l'ombre du jumeau manquant, chacune douce et rude, à sa façon, chacune alliée à la préservation de la treille familiale.

La structure du roman est selon moi particulièrement judicieuse, les retours en arrière ponctuant les moments qui précèdent la mort d'Hamnet nous permettent de saisir toute la complexité des personnages et l'intensité de l'acmé que marque ce décès. Ensuite, le récit devient linéaire, troué par le manque des absents, jusqu'à l'achat de la maison, la plus cossue de Stratford. La famille déménage et Agnès reprend goût aux plantes et aux remèdes, à nouveau, elle soigne les souffrances de celles et ceux qui viennent à elle. Et le couple semble se déliter lentement. Elle ignore tout, comme nous, lecteurs, de ce que Shakespeare peut vivre à Londres avec sa troupe. Des rumeurs simplement, à la cour, on apprécierait son travail. Mais elle est une fille des bois, elle ne sait rien du théâtre, à peine si elle peut déchiffrer sur l'affiche qu'on lui tend les lettres formant le prénom de son fils. Sa fureur l'emporte jusqu'à ce dôme circulaire sur les rives de la Tamise, le Théâtre du Globe. La représentation d'Hamlet perçue par les yeux stupéfiés d'Agnès nous invite à une expérience totale. Ce qui a lieu devant elle et en elle, la puissance d'évocation des personnages, Hamlet, absent et présent sur la scène, face à son mari, lui-même grimé en spectre, la révélation est telle que, pendant quelques pages, quelques minutes de temps en suspens sous ce dôme, elle comprend comment il a su sublimer son deuil et rendre hommage à leur enfant. Et on reste suspendu à ces dernières pages, à la grandeur d'âme de l'humble Agnès, l'épouse du plus célèbre des dramaturges anglais, qui reste pour nous dans le mystère. Car Maggie O'Connor n'en dit pas plus que l'histoire officielle. Toute la délicatesse de son talent afflue dans cette approche audacieuse d'un homme et d'une œuvre si célèbre, par le biais du drame familial qui l'aurait inspirée, du point de vue de la femme lumineuse qui a été sa compagne.

Je referme à regret le roman, sur cette dernière note où l'écrivaine remercie son ancien professeur de littérature anglaise, le premier à lui révéler l'existence de Hamnet. Parfois, les paroles aussi sont des graines, contenant en elles-mêmes des univers en germe.

HAMNET
MAGGIE O' FARRELL
éditions BELFOND, 2021
Traduction de l'anglais (Irlande) par Sarah Tardy,
Lauréat du Women's Prize for Fiction 2020

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- Affiche du Dead Centre, une troupe de théâtre fondée en 2012, entre Dublin et Londres.
Photographie de José Miguel Jimènez.
- Photographie de la maison de Shakespeare à Stratford. 
- Planche de botanique: Camomille.
- Photographie d'une vue de Stratford.

Chronique d'Angela Nicolaï

Enseignante de métier, elle est aussi comédienne et nouvelliste.
Responsable de la rubrique Une vie, une œuvre, elle gère également un projet Kimamori autour des contes.

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