La vallée des fleurs de Niviaq Korneliussen

Quand on est jeune et seule, contrainte de quitter son île et sa famille pour aller étudier, comment ne pas se sentir morcelée ?  Comment rassembler son identité Inuit en s'éparpillant sur plusieurs continents ?

Niviak Korneliussen signe avec La Vallée des Fleurs, publié aux éditions canadiennes La Peuplade, son deuxième roman. Le premier, Homo Sapienne, publié en 2017, avait déjà été un best seller au Danemark et dans son pays, où elle incarne le renouveau de la littérature groenlandaise. Pour ses lecteurs et ses lectrices, elle réaffirme la latitude donnée par la littérature de se réapproprier son territoire et sa destinée.

La première partie du roman s'intitule : Eux.
Chaque en-tête de chapitre décline le sexe, l'âge et la méthode employée par des concitoyens anonymes pour se supprimer. La narratrice, elle, veut vivre. Elle s'apprête à partir au Danemark dans une université. Elle fait ses adieux à sa famille, à Maliina, sa petite amie et au cimetière où l'épie un corbeau. Elle a tout juste vingt ans. Vivre à Nuuk, la capitale du Groenland, c'est se condamner à une vie sans espoir. Elle rêve d'émancipation. Tout le monde est fier d'elle. Pourtant rien ni personne ne pourra l'aider dans sa quête. 
Au Danemark, elle est confrontée aux bleus regards méfiants ou compatissants de celles et ceux qui vivent dans l'évidence. Tout devient douloureux, son corps, la solitude, l'exil. Elle raconte  pourtant à ses proches, en liaison constante sur les réseaux sociaux, que tout va bien. Elle essaye de faire face, de ne pas sombrer dans la dévalorisation. Mais elle ne suit pas les cours, ne se présente pas aux examens et la seule personne qu'elle rencontre dans une boîte de nuit est sourde. Maliina l'appelle alors en détresse. Sa cousine de 17 ans s'est pendue. La narratrice part la rejoindre dans l'est du Groenland pour la soutenir.

Dans la seconde partie, intitulée : Toi, des phrases remplacent les titres de chapitre. Toutes se réfèrent à ceux qui restent après un suicide. Maliina et sa famille sont effondrées. La narratrice tente de les aider. A l'hôpital, un vieil homme la reconnaît et elle découvre que sa grand-mère a vécu dans cette région. Elle se rend alors au cimetière dans la vallée des fleurs, sur les tombes anonymes couvertes de fleurs artificielles. Elle sait déjà que la suite sera difficile.

Dans la dernière partie, Moi, les chapitres sont numérotés à rebours. La narratrice laisse se déliter sa relation amoureuse avec Maliina, au point de tout gâcher, sur un aveu maladroit. Elle revient au Danemark, dépossédée de tout espoir. Entre ullukinneq, le jour le plus court de l'année et ullortuneq, le jour le plus long, à la dérive, de garde à vue en agression,  elle aura eu le temps de se saborder corps et âme.

Le récit nous dévore. Dès les premiers titres de chapitre, on est pris dans les filets de sa structure intime. La famille, immuable, la grand-mère, décédée, le goût amer de la fin de l'enfance, en rétrospection, dans un présent aveugle comme les jours d'hiver. Une langue aussi tendre que crue, qui manie la dérision comme la mélancolie. Sombre  et  efficace, elle donne forme aux paradoxes intolérables de la post colonisation : la dépression, un taux de suicide parmi les plus élevés au monde, l'alcoolisme, le désœuvrement, la solitude, la souffrance indicible, incomprise, enfouie, qui implose un beau jour en notification sur les réseaux sociaux.

Le suicide est devenu une culture au Groenlandcommente un journal danois. Le récit explore avec inventivité la banale tragédie de celles et ceux qui ont renoncé, de celles et ceux qui n'ont plus de voix pour raconter, de tous ceux que la nuit polaire a fini par effacer. Pourtant, la brûlure des corps, la tendresse du foyer, la beauté irrévocable des lieux sont vécues pleinement.

Une fureur de vivre, d'échapper à l'inéluctable envie de capituler, anime le roman de part en part. Et cette tension tragique nous saisit par la sincérité d'une écriture brute, précise et poétique qui donne au récit toute son acuité contemporaine. Comme les fleurs, il nous étreint le cœur et nous incline à partager le temps d'une lecture, la fragilité des destins hyperboréens.

LA VALLÉE DES FLEURS
Niviaq Korneliussen
traduit du danois par Ines Jorgensen
Editions La Peuplade, 2022

Les illustrations présentées dans l'article sont 
- Paysage de Naasurliardarpi dans l'Est du Groenland 
- Portrait, de Zoé Ferraioli
- Vue de la ville de Nuuk, Groenland

Cette chronique a été conçue et rédigée par Angela Nicolaï.

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