Le Garçon, de Marcus Malte

Les livres comme les gens mériteraient parfois qu’on les découvre sans a priori, sans présentation même, de but en blanc. Alors, c’est déjà le plaisir de la surprise.

Le garçon de Marcus Malte débute comme un tableau qui prend vie : deux silhouettes émergent de la brume sur une lande, l’une portant l’autre, la mère et le fils, et la voix du narrateur s’élève en même temps, ample, précise, chargée à proportion du sujet. Car, le projet proposé par ce narrateur tendre et omniscient est de nous mener sur les traces de ce garçon muet et anonyme, par la seule grâce du récit. Et comme dans un conte, un miroir troublant, on est tenté d’y croire les yeux fermés. La grande et la petite Histoire, tout cela a existé, celle d’un être non-nommé, non-verbal, affleurant hors des limbes à la mort de sa mère, en 1908, puis s’y laissant évaporer en 1938. Une vie d’homme, entre ces deux dates, une vie vécue, et peut-être est-elle là la question persistante du roman, une vie d’homme, à quelle aune se mesure-t-elle ?

Le garçon - puisqu’il n’a pas de nom, jusqu’au baptême par la seule amante, Félix pour Mendelssohn, Mazeppa pour Hugo et Liszt tout à la fois - traverse les années par périodes musicales. Toutes les intensités y passent, pianissimo, la découverte des liens, du langage, dolce, crescendo, ceux de la musique, du sexe, de l’amour, staccato, rubato, ceux de l’horreur, de l’enfer, diminuendo, le dépouillement de la mémoire, la mort vient. Ces chapitres sont rythmés pour nous par l’énumération surprenante de faits historiques, saisis en bouquet, tels quels, à la volée, dans l’apparente impartialité factuelle, saisissants dans leur rapprochement fortuit.

Le flot de l’Histoire, les fleuves de sang, et cette vie météore, drainée par le dieu des rencontres, la voix sage de l’ogre Brabek, la musique de l’amour d’Emma, le tumulte des combats. Je me suis souvent demandé ce que Hugo aurait pensé, écrit s’il avait vécu la seconde guerre mondiale, comment le lyrisme de ses convictions humanistes aurait accusé le choc de la Shoah, de Hiroshima et Nagazaki. Le garçon, c’est imaginer Hugo écrivant dans les tranchées, en 1915.
Un hommage à peine voilé, le roi Hugo, comme le nomme Brabek, lui-même inspiré de Ursus, comme le garçon s’inspire de L’homme qui rit.
Et les hommages, les images vont bon train, tenus, soutenus sur la ligne du souffle par l’aisance et l’élan de la langue audacieuse et souveraine.

Ce roman aurait pu être celui du soldat inconnu, puisqu’il est celui des sans-noms, des sans-terre de tous les temps, de toutes les guerres. Récit hommage aussi, à ces pères, écrivains, compositeurs, icônes rebelles, tant la littérature n’est jamais que palimpseste. La dût-il à Hugo ou à Liszt, la langue, le rythme, le souffle du lyrisme charriant dans ce garçon tout ce qui fusionne un être humain, radicalement humain, est bien celle d’un virtuose.

Avec la joie en sus, contagieuse pour nous, la jubilation de créer, l’exaltation de donner chair et mémoire à un quidam, invité par la vie à se servir de tout, à vivre tout intégralement, en silence, consumé par l’intensité prodigieuse d’être vivant. La seule mesure qui vaille, si on en croit Marcus Malte.

LE GARÇON
Marcus Malte
éd. Zulma 2016
Prix Femina 2016

Les illustrations présentées dans l'article proviennent de (cliquez sur le lien bleuté pour vous y reporter) :
- Photo roulotte,
- Photo tranchées,
- Photo horizon.

L'auteure de cette chronique est Angela Nicolai, dont voici en quelques mots le parcours :
Comment s’ourdissent les lignes de vie ?
Dès l’enfance en Corse, les mots comme une chance inespérée, comme un chant qui délivre, la rencontre avec la poésie.
Après des études de Lettres Modernes, enseignante en poste dans un collège de Porto-Vecchio, elle se forme aux arts de la scène à l’ARIA et anime pendant 15 ans un atelier théâtre pour adolescents. Les mots prennent vie par la voix quand elle s’essaye au conte, traditionnel ou kamishibaï, et à la pratique théâtrale au sein de différentes compagnies. Pendant le confinement, elle rejoint l’équipe de Kimamori en proposant des lectures à haute voix, selon l’inspiration du moment, des Micro Fictions de Regis Jauffret aux contes de Clarissa Pinkola Estès.
Dans la rubrique Contes, elle présente régulièrement des contes audio de ses auteurs et inspiratrices fétiches de traditions diverses.
Sa rubrique, Rencontre : une œuvre, un auteur, une vie est une invitation à découvrir ou redécouvrir sous sa plume un écrivain ou une écrivaine qu’elle affectionne pour sa singularité et sa capacité à insuffler du désir.

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