Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

« À l’écart du monde, naufragés prisonniers d’un océan de verdure. »

L'écrivain Christian Guay-Poliquin est québécois. Il a déjà reçu de prestigieux prix littéraires dont le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada pour Le poids de la neige, recommandation Kimamori de notre Book Club thématique La Neige. Les ombres filantes est son troisième roman, paru en cette rentrée littéraire 2021. Nous y retrouvons les thèmes qui lui sont chers, et son écriture reconnaissable entre toutes qui sait nous plonger au plus près de la nature.

Trois parties bien distinctes portent le récit, chacune dotée d'un titre et précédée de quelques lignes poétiques et énigmatiques. Chaque chapitre sera lui aussi distingué par une mesure de temps, différente selon les moments, et en découvrant l’histoire, vous comprendrez pourquoi. Ceux qui ont lu Le poids de la neige, repenseront aux débuts de chapitre qui évoquaient .. la mesure précise de la couche de neige !

Le roman s’ouvre sur un premier personnage, LA FORÊT. Oui, j’ose dire qu’elle est un personnage, peut-être un personnage mythique ! Je l’ai sentie vivante et vibrante sous les pas de nos compagnons.

« Elle est le commencement et la fin… elle fascine autant qu’elle effraie… Son désordre ensorcelle, ses ombres se confondent, ses murmures fusent de toutes parts… Aucun être ne sort indemne de son étreinte… »

En effet, nous sommes sous son emprise sans savoir ni si, ni comment nous pourrons en sortir…
Viendront ensuite LA FAMILLE puis LE CIEL.

On saura peu de chose du narrateur qui doit y cheminer et s’y confronter pour atteindre le camp et rejoindre sa famille de l’autre côté de la forêt, loin, très loin. Il est mécanicien, a été blessé et son genou le fait encore souffrir. Il fuit une ville de chaos, sinistrée à la suite d’une panne électrique. Il a pour seul bagage un sac à dos, des bâtons de marche, une carte géographique, une montre et quelques provisions. Le voyage se doit d’être long et dangereux dans une forêt emplie de surprises, bêtes sauvages, végétation impénétrable, personnages étranges dont il se cache… une vie sombre, difficile, lugubre, dangereuse aussi, mais dont dépend sa survie. Après quelques jours de marche, il se perd et s’effondre, épuisé … Il ne retrouve plus, ni son chemin, ni son sac à dos déposé au pied d’un arbre. Il n’a plus que sa montre et l’heure qui marque chaque début de chapitre : il est perdu et n’a plus aucun repère pour lui permettre de s'orienter.
Une rencontre avec un enfant de douze ans, Olio, lui montrera un autre chemin, celui du lien insoupçonné, nouveau, et qui se créera au fil du voyage.

Moi aussi j’ai voyagé avec ces deux-là, j’ai eu peur à maintes reprises, j’ai frissonné à la rencontre des loups, j’ai été écrasée par la forêt comme j’avais pu l’être sous le poids de la neige, je m’y suis perdue, puis retrouvée quand je traversais les eaux douces ou quand je me reposais sur un lit de feuilles séchées et bien douillettes, j’ai perdu mes certitudes pour aller plus loin vers l’inconnu alors que je pensais être arrivée. Ce livre est presque un roman policier. Chaque virage, chaque arbre, chaque sous-bois ou rivière vivent et peuvent être pièges. Au fil des mots, nous percevons les odeurs, grelottons quand les personnages ont froid, entendons les bruits les plus intimes du récit, et nos cœurs palpitent au rythme des chemins. Car cet auteur a un véritable talent pour nous faire partager toutes les sensations éprouvées et son écriture nous happe dans sa spirale pour nous transporter au côté des personnages.

Après la traversée de la forêt, nous arriverons au camp et nous rencontrerons d’autres personnages tout aussi troublants. Au cœur de la survie dans cette nature sauvage, alors même que la solidarité ne doit pas fléchir, chacun tente de « sauver sa peau » ou celle de sa tribu, au prix de quelques infamies parfois. Mais cette solidarité nécessaire peut devenir étouffante. « Que notre acharnement à la chasse et aux travaux est salvateur mais aliénant … Je me demande ce que l’on fait ici, à l’écart du monde, naufragés prisonniers d’un océan de verdure. »

En famille, chaque rencontre sera une découverte de l’autre. Olio se racontera et se découvrira, coquin et filou, espiègle, triste aussi. Le partage entre eux sera absolu et une complicité solide, parfois inattendue, se construira pour devenir une véritable histoire d’amour, un amour filial, un lien indéfectible. Le narrateur se laisse emporter par cet enfant tombé du ciel. Alors qu’ils sont au camp, il nous confie : « Même ici, entre le règne de ma famille et les ruses d’Olio, je ne sais plus dans quel manège je me trouve ». Et dans les effluves et les vapeurs d’hydromel, un oncle suggère : « Il est encore temps. Sauvez-vous de nous ». Quitter le chaos pour trouver la prison ? Ils choisiront de repartir.

Je m’arrêterai là pour vous laisser voyager au cœur de cette histoire. Je vous laisse découvrir les suites de ce livre magnifique et bouleversant empreint d’amour et de liberté et son épilogue si ……

Bon voyage !

LES OMBRES FILANTES
Christian Guay-Poliquin
éd. La Peuplade, 2021

Les peinture présentée dans l'article est :
- Avenue des Oliviers, d'Henri Matisse. 
La photographie de l'auteur présentée en en-tête est de Laurence Grand-Bois Bernard.

Chronique de Dominique Orsini

Institutrice spécialisée et directrice d'une école primaire, elle est également animatrice d'ateliers pour les enfants et pratique le théâtre en amateur.
Elle contribue également au projet conte de Kimamori.

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