Troll, d’Eirikur Örn Norddhal

De même qu'on prétend pouvoir rire de tout, mais pas avec n'importe qui, je ne recommanderais cette lecture qu'à celles et ceux qui osent aborder avec humour les débats de société. Donc, ne vous aventurez pas au-delà de ces lignes sans vous être doté d'une certaine dérision et au risque d'écorcher conformisme et bien-pensance !

Eirikur Örn Norddhal, écrivain islandais déjà primé pour son roman Illska, signe avec Troll un brûlot, une torpille qui dynamite toutes nos idées reçues sur le genre.
Hans Blær, personnage principal et narrateur occasionnel, est né.e hermaphrodite. Elevée comme une fille par sa mère qui sait mais nie, elle choisira, après une adolescence compliquée, le seul prénom épicène de la langue islandaise : « Blær désigne une brise, (...) le calme avant la tempête (...). Quant à Hans, qui signifie le sien, c'était une sorte de pied de nez à son éducation de fille. Elle avait été la sienne trop longtemps, à présent il était temps pour elle de devenir son propre maître, au masculin. »
Si HansBlær naît monstre, Trans aux yeux du monde, elle deviendra Troll, ravageant les sphères médiatiques, de la radio aux réseaux sociaux, de scandales en provocations, jusqu'à l'ultime délit pour lequel la pègre et la police la recherchent. 
Le roman débute par la fin : Hans Blær écrit ses mémoires, dans une cabane glacée en ce début d'automne, en attendant l'arrivée de la police. On ignore encore ce qui lui est reproché et qui nous sera dévoilé par flash-back successifs. L'étrange et fulgurante ascension du Troll, de post incisifs en propos sulfureux, dans l'émission de radio qu'iel anime,
Hans Blær passe en revue les rouages de la mécanique qui va  engendrer le scandale national du Refuge. Fort de sa notoriété de  trans, Hans Blær a fondé à Reykjavik un lieu d'accueil pour les victimes de viol. Avec Karo, son associée, ils soumettent les patientes à une thérapie comportementale pour le moins hors du commun. Quand une des pensionnaires se retrouve à l'hôpital, et Karo au poste, iel sait que c'est la fin. Avec le prestige qui lui est propre, iel saura nous bluffer jusqu'à la dernière ligne. Retour à la cabane, donc, comme pour bien nous signifier que dans un roman, ce n'est pas tant l'histoire qui compte, mais la façon dont on la raconte.

Et là, Norddhal, et son traducteur Salaün, frappent fort. La question du genre travaille non seulement le fond mais aussi la forme, la langue, comme le ver dans le fruit.

« Mais son nom, iel se l'est choisi ellui-même. Et il nous incombe de respecter son choix. 
Iel dit : iel, lea, ellui. Sa grammaire est excentrique, à son image. 
Iel s'exprime au masculin, au féminin, au mascinin, au fémulin. Iel s'accorde cet accord si bon lui semble. Capisce? »

Le ton, sarcastique, est donné, et ce n'est pas seulement un exercice de style ! Quand le personnage comprend la puissance, de fascination et de nuisance, qui réside dans sa différence, il se délivre de toute morale apprise pour n'accepter comme seule loi que sa liberté, son auto-détermination, elle-même fluctuante et non définitivement figée, une fois pour toutes, comme le sexe. Sa naissance nous prouve bien que là comme ailleurs la nature a définitivement plus d'imagination que les cerveaux humains n'en peuvent contenir.  Si vous ne croyez pas les statistiques, les exemples historiques suffiront peut-être à vous convaincre. Hans Blær est bien renseigné.e et sa légende s'inspire autant de Jeanne d'Arc, travestie notoire, que de l'empereur Héliogabale, plus sacrilège que Néron en son temps. Tout le spectre des possibles est envisagé, de l'hypertrophie clitoridienne aux opérations chirurgicales à Bangkok, Hans Blær nous décortique le sujet en détail, au diapason de notre époque qui feint de pouvoir tolérer tout ce qui peut entrer dans une catégorie.
La maestria narrative nous permet de cerner le personnage dans son for intérieur et dans l'effet de déflagration qu'il provoque sur les autres : sa mère, qu'il vouvoie au passé simple dans ses mémoires, son frère, avec qui il se bat quelques heures avant de disparaître, les internautes, les mass médias et toute la société jusqu'au moindre chauffeur de taxi qui, sur cette île, ne peut plus ignorer son nom, son existence, tant iel est cellui par qui le scandale arrive.

Car le Troll aide le trans, et vice-versa. Rien ne résiste à sa verve, à sa fougue, à sa fureur de freak.

« Selon le folklore, les trolls sont des créatures géantes qui vivent dans des grottes perchées dans les montagnes. (...) Ce sont aussi de gros bébés sans le sou en pyjama élimé taché de Cheerios qui vivent recroquevillés devant l'écran blafard de leur ordinateur sous un amoncellement de dix mille boîtes à pizza dans le sous-sol de chez maman, où ils passent leur amertume infondée à l'égard de la société, qui d'après eux les a trahis, sur les enfants, les femmes d'âge mûr et les minorités persécutées, traumatifiées. Car bien que le fait de torturer plus faible que soi ne représente pas un grand défi, ça défoule énormément sans qu'on ait à s'inquiéter du retour de bâton. »

Hans Blær, en sa patrie, avait trollé  tout ce qui faisait le buzz, avec un art consommé d'être inopportun et faussement naïf. Des féministes aux animateurs hétéronormés en passant par la communauté LGBTQ, tout le monde le détestait.  « Un vrai troll - un troll avec de l'ambition, le seul qui mérite ce qualificatif - était une performance visant à révéler les contradictions d'une époque, l'hypocrisie et la bienveillance teintée d'arrogance, tout en divertissant les masses. » Et si à la fin, on le croit pris à son propre jeu, c'est sans compter son brio et ce goût pour les volte-face et les tête-à-queue.

Les monstres ne sont jamais que nos insupportables reflets. Troll nous pousse dans les retranchements inconfortables des conventions mises à mal, des croyances ébréchées et des postulats caducs. Ce qui dicte la loi n'est jamais ce que l'on croit, cela valant pour toutes les évolutions, genre et langue, compris.

TROLL
Eirikur Örn Norddhal
Editions Métailié
Traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün

Les illustrations présentées dans l'article sont les photographies de © Zoé Ferraioli.

Article d'Angela Nicolaï.

Enseignante de métier, elle est aussi comédienne et nouvelliste.
Responsable de la rubrique Une vie, une œuvre, elle gère également un projet autour des contes.

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