Une vie, une œuvre : Bérengère Cournut, de glace et de poussière.

Souvent, pour moi qui suis une lectrice impénitente, les êtres créés, les êtres de papier, ont plus de densité que les gens qu'on peut croiser dans la journée.  Peut-être parce qu'ils sont animés encore du souffle de leurs auteurs, qui savent remuer les lieux secrets où nous ne laissons entrer presque personne.

Bérengère Cournut est de ceux-là. Après avoir été correctrice dans la presse et l'édition, secrétaire du traducteur Pierre Leyris, elle publie plusieurs recueils de poèmes et un premier roman en 2008, L'Ecorcobaliseur. Ses thèmes de prédilection, l'eau, les animaux, le langage onirique des lieux et des vivants, sont déjà présents. En 2011-2012, un voyage dans l'Ouest américain et la découverte parallèle de petits objets d'art inuïts inaugurent un autre accès à l'imaginaire.
Deux romans paraîtront :
Née contente à Oraibi, publié en 2017 et De Pierre et d'Os, publié en 2019, et honoré du Prix du roman Fnac. 
Kimamori vous présentait alors ce roman comme un des coups de cœur de l'année
Par les étranges détours du hasard, j'ai lu les deux romans l'un après l'autre, dans leur ordre de parution. Et très vite, au-delà du récit, j'ai voulu en savoir plus sur l'auteure et sa démarche. 
Car, en écrivant sur les Amérindiens, les Hopis dans Née contente à Oraïbi et les Inuits dans De pierre et d'Os, comment braver le risque de l'appropriation? Et au-delà même de la légitimité de l'écrivain de fiction, comment l'écriture a mûri la connaissance pour parvenir à l'exploit de nous immerger dans des univers primaires et atemporels avec une telle justesse?

Dès son retour en France, Bérengère Cournut se plonge dans les travaux ethnologiques et anthropologiques sur les peuples premiers. Un ouvrage de référence, Soleil Hopi de Don C. Talayesva, lui ouvre le voie, suivi par toute une littérature d'analyse des cultures pueblo. Ce n'est pourtant pas ce qui provoque l'acte d'écrire. Dans le désert aride, bordant la ville d'Albuquerque au Nouveau Mexique, elle avait ressenti les forces invisibles qui ont façonné ces lieux. Le récit qui émerge dans Née contente à Oraibi est celui d'une orpheline, Tayatikawa, celle qui salue le soleil en riant. L'auteure a elle-même perdu son père très jeune et c'est cette expérience prévalente du manque, de l'absence, du deuil qui va nourrir le roman. On s'éveille à la vie dans un village Hopi avec cette jeune narratrice, Tayatikawa, en découvrant par ses yeux d'enfant comment vivre le deuil, les liens familiaux, la communauté et le désert, les hauts-plateaux desséchés où se fondent les trois Mesas de son peuple. Dans un récit immersif à la première personne, on découvre avec elle les rites et les croyances de la communauté, le clan du Papillon auquel elle appartient par sa mère et le clan de l'Ours Noir, auquel est liée la famille de son père, en charge de son éducation spirituelle. Les objets, les rituels, les interdits ne sont pas expliqués aux lecteurs occidentaux;  comme les rêves, les contes et les esprits, ils sont intégrés dans le flot du récit, par la compréhension de plus en plus précise qu'en a le personnage. Les paysages, plateaux, vallées, sentiers de terre ocre et villages évidés dans la roche vibrent de leur propre présence, habités depuis des temps immémoriaux. L'œuvre de Bérengère Cournut s'enracine dans ce désir d'explorer la rencontre entre un lieu et les vivants qui s'y côtoient. Tayatikawa nous entraîne dans une quête émancipatrice, de l'enfance à l'âge adulte, du deuil à l'apaisement, en proie à la double tension de la contrainte communautaire et de son propre ressenti. Et si on ne doute pas un instant de la justesse de ce regard, si on sort imprégné de cette lecture, comme l'auteure se dit traversée par cette culture, c'est bien parce qu'elle réussit la prouesse d'éviter d'en donner une image folklorique. Et même si il a été salué par un anthropologue comme "un roman Hopi, et non un roman sur les Hopis", l'auteure s'interroge encore sur sa légitimité à apprivoiser une autre culture. Et comme le livre n'a pas été traduit, elle prétend que seul un Hopi lisant le français pourrait nous en dire plus.

Et cette question, de fait, la hante. Si quelque chose d'indicible et de fabuleux d'une culture autre a été apprivoisée, est-ce encore de l'appropriation?

De Pierre et d'Os approfondit la quête. On change radicalement de paysage, passant des déserts de l'Arizona aux étendues de glace dans la nuit polaire, sur le territoire nommé Numa par les Inuïts, probablement en Alaska. L'auteure y séjourne quelques semaines avant l'écriture. Puis suit une plongée de dix mois dans le fonds polaire Jean Malaurie et le fonds d'archives Paul-Emile Victor, à la bibliothèque du Musée nationale d'histoire naturelle. Le livre qui la nourrit s'intitule Ada Black Jack, survivante de l'Arctique de Jennifer Niven, publié chez Paulsen et préfacé par Isabelle Autissier dont le bateau se nomme justement Ada Black Jack. Les thèmes, les problématiques de fond, sont similaires dans les deux romans : les liens vitaux entre les vivants et les lieux qu'ils habitent, le récit initiatique à la première personne d'une jeune femme livrée à elle-même,  avec ce regard d'enfant lucide et sans concession. Uqsuralik sort de l'abri pendant la nuit et découvre qu'elle a ses règles au moment où la banquise se fracture, emportant à la dérive sa famille. Les chiens sont restés avec elle, son père a eu le temps de lui lancer une peau d'ours, un harpon qui s'est brisé sous le choc et un talisman. C'est un long cheminement d'épreuves et d'apprentissages qui s'ouvre à elle : la rencontre avec d'autres groupes, le viol, les relations affectives, la naissance de sa fille, la vieille mère qui l'adopte, les retraites seule sous les falaises de glace, où d'autres dimensions se révèlent à elle. Là encore, tout est vécu charnellement, de l'intérieur, sans état d'âme, sans questionnement identitaire, sans pittoresque. Les glaces, l'hiver, sous toutes leurs formes. Et l'été, la taïga. Chacun, chacune sait ce qui doit être fait et comment. Tout a l'éclat nu des fissures dans la glace, la limpidité de l'évidence. Dans ces territoires extrêmes, le savoir-faire, la frugalité, la pudeur, l'empathie et le recours aux chants, aux danses et aux légendes sont comme le sang pulsant dans les veines : immémoriaux. Les animaux et les esprits sont aussi présents que manger et rêver nous sont nécessaires. Ils font partie du paysage, au même titre que tous ceux qui y vivent, dans une symbiose intuitive et prosaïque. Les gestes, les chants, les lieux, les événements sont vécus au présent, au fur et à mesure du parcours de Uqsuralik qui deviendra une chamane respectée. Là encore, rien de sensationnel : elle accède à ce statut d'abord parce qu'elle survit. En devenant mère et femme, et  à la faveur de certaines rencontres, des forces se révèlent à elle. Elle développe des capacités à accéder à des états de conscience modifiée. Les dimensions invisibles lui sont rendues intelligibles, et ce savoir, comme celui de chasser ou de tanner les peaux sera simplement une ressource de plus au service du groupe. Des chants d'une poésie immaculée rythment parfois le récit, incarnant au plus près cet imaginaire animiste.

Pour le lecteur, la lectrice, de langue française, donc, l'effet produit par cette immersion est confondant. Et la réflexion qui s'ensuit et s'impose tout autant : au-delà du dépaysement qu'offre ce genre de récit, comment expliquer qu'on puisse s'identifier à une fillette Hopi ou à une jeune Inuit ? Sinon par la limpidité d'une écriture qui ne laisse rien apparaître de ce qui a été appris, tout en en faisant sa matière, pour libérer à la fois toutes les sensations en prise avec ces lieux et les puissances évocatrices de l'imaginaire. Bien entendu, le récit ne plaide aucune cause et l'auteure se garde bien de se faire l'interprète d'une minorité ou d'une autre. Son intention est ailleurs, et son imagination riche d'altérités. Peut-être, à travers les époques et les cultures différentes, dans ces mémoires insondables qui nous remuent, sommes-nous bien moins dissemblables que nous le prétendons ?

Car, débattre de l'appropriation et de l'altérité nous ramène aux questions fondamentales de ce qui,  par delà nos cultures, constitue notre essence :  les relations aux morts et aux autres êtres de chair et de sang, nos aspirations à évoluer et notre intimité avec la Terre. Et si, avec l'innocence d'une langue sans scories, Bérengère Cournut dilate notre conscience des liens unissant les lieux et les vivants, qu'elle en soit ici infiniment remerciée.

NÉE CONTENTE A ORAIBI
Bérengère Cournut
éd. Le Tripode, 2017
Le Tripode - poche, 2019

DE PIERRE ET D'OS
Bérengère Cournut
éd. Le Tripode,
2019
Le Tripode - poche, 2020

Les photographies en noir et blanc apparaissant dans l'article sont issues des livres présentés.

Cette chronique a été conçue et rédigée par Angela Nicolaï.

Enseignante de métier, elle est aussi comédienne et nouvelliste.
Responsable de la rubrique Une vie, une œuvre, elle gère également un projet autour des contes.

Leave a Comment