Agrapha, de Iuvan

Comment dire l’indicible ?
Comment contraindre le lecteur à lire entre les lignes, à s’immerger dans le texte, jusqu’aux limites de la perte de compréhension ou de repères connus pour se jeter dans une langue inédite ?

Iuvan joue de stratagèmes : celui de l’enquête historique, à laquelle on ne croit jamais tout à fait, et celui de la quête mystique, la supposée mission trans temporelle. L’autrice est historienne. Tout commence à la source, homonymique déjà : celle des femmes, dans la forêt, où elles vécurent au Xe siècle et celles des archives de l’Österreichische Nationalbibliothhek de Vienne desquelles Iuvan exhume leurs textes apocryphes.

Les trois premiers livres présentent sa traduction dans une langue qu’elle imagine libre et fluide comme la langue de cette époque, une langue parlée plus qu’écrite, émaillée pour chacune de mots latins, grecs, scandinaves ou germaniques. De confessio en gesta, chaque femme raconte comment elle ou une autre parmi elles est arrivée à la source où la première, Volusiana, était déjà en paix et en prière. Des textes brefs, sans ponctuation, fragments de chair, de faim, de solitude, de ferveur et de foi, de froid aussi. Paroles d’ombres, de celles qui ont passé les frontières habituelles pour s’obstiner vers le dépouillement de l’ascèse salvatrice de la sylve car la langue elle-même témoigne non seulement des préoccupations triviales de celles qui coupent du bois, font des réserves en prévision de l’hiver, recueillent l’encre des seiches pour écrire sur les peaux qu’elles ont tannées mais aussi de la sensualité d’être vivante dite avec la suavité obscure de cette langue naissante, les odeurs, les bruits, les qualités particulières de silence, les goûts, sel et terre, à leurs lèvres livides.

Au milieu du livre – Exegetice, commentaires du corpus, à commencer par le terme AGRAPHA : ce qui n’est pas écrit. Iuvan présume que ce qui n’est pas écrit par les femmes ne l’est pas, à dessein.
La suite de l’ouvrage divisé entre Ce qui est écrit dans le cahier et Ce qui est écrit dans le manuscrit, présentée par une note liminaire de l’éditeur et de la maquettiste, témoigne jusque dans la variation des graphies des obsessions croissantes de Iuvan en quête des Agraphas sur les lieux de la source.
Les huit femmes l’accompagnent dans sa mission, la proximité du solstice scande un compte à rebours où sa conscience émerge peu à peu en écriture manuscrite, encadrée de marges blanches qui vont s’élargissant jusqu’à cette phrase inachevée, qui laisse le livre ouvert sur le glossaire, comme pour ramener le lecteur, sans paliers, aux rivages contemporains.

Agrapha - ce qui n’est pas écrit - se lit entre les lignes, récits parcellaires, aux étranges jointures, des pans entiers passés sous silence, le silence que gardent les sources sur la mémoire des femmes engloutie par l’Histoire.

AGRAPHA
Iuvan
éd. La Volte 2020

Pour en savoir plus :
- Lisez la présentation détaillée d'Agrapha sur les pages de Kimamori,
- Rendez-vous sur la page de l'éditeur et consultez les documents audio et vidéo qui s'y trouvent.

L'auteure de cette chronique est Angela Nicolai, dont voici en quelques mots le parcours :
Comment s’ourdissent les lignes de vie ?
Dès l’enfance en Corse, les mots comme une chance inespérée, comme un chant qui délivre, la rencontre avec la poésie.
Après des études de Lettres Modernes, enseignante en poste dans un collège de Porto-Vecchio, elle se forme aux arts de la scène à l’ARIA et anime pendant 15 ans un atelier théâtre pour adolescents. Les mots prennent vie par la voix quand elle s’essaye au conte, traditionnel ou kamishibaï, et à la pratique théâtrale au sein de différentes compagnies. Pendant le confinement, elle rejoint l’équipe de Kimamori en proposant des lectures à haute voix, selon l’inspiration du moment, des Micro Fictions de Regis Jauffret aux contes de Clarissa Pinkola Estès.
Dans la rubrique Contes, elle présente régulièrement des contes audio de ses auteurs et inspiratrices fétiches de traditions diverses.
Sa rubrique, Rencontre : une œuvre, un auteur, une vie est une invitation à découvrir ou redécouvrir sous sa plume un écrivain ou une écrivaine qu’elle affectionne pour sa singularité et sa capacité à insuffler du désir.

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