Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estès

L'Archétype de la Femme Sauvage

Je ne sais plus qui de ma sœur ou moi a découvert ce livre voilà déjà une bonne dizaine d’années. L’une l’a offert à l’autre pendant qu’elle-même le dévorait et pendant des années nous nous sommes ressourcées à cette parole bienveillante, celle de la vieille qui sait. Car nous savons – toujours – d’instinct ce qu’il convient de faire, mais souvent, trop souvent, les femmes domestiquées n’écoutent pas leurs instincts, tant ils sont dévalorisés dès l’enfance par l’oppression de la culture dominante.
Depuis cette lecture, je la surnomme par devers moi la vieille Pinkola ou La Che Sabe, Celle Qui Sait. J’offre chaque année un exemplaire de Femmes qui courent avec les loups  à toutes les femmes que j’aime et que je vois douter parfois de leur puissance. Alors comme Pinkola, je voudrais qu’elles se souviennent du goût du Sauvage, qu’elles soient fières de leurs cicatrices qui racontent leur endurance et leur vaillance, qu’elles soient fières d’exhumer les os de leurs souffrances, qu’elles soient conscientes de leur puissance intarissable, de cette force souterraine qui court en elles comme une rivière invisible mais audible à celle qui sait tendre l’oreille.

La vie des femmes est souvent une rivière souterraine qui creuse, roule et murmure, parfois à leur insu.
La vie souterraine des femmes, leur univers psychique, mal connu des femmes elles-mêmes, cette terra incognita, le lieu où se jouent pourtant les pires batailles, « batailles entre l’âme et Personne », dirait Emily Dickinson. Ce lieu profondément enfoui en nous, dont personne ne nous parle, cette terre sauvage inexplorée, notre substrat psychique, où personne jamais ne nous précède.
C’est là pourtant que la femme puise ses forces créatrices, là qu’elle trouve ses fécondes ressources, là que s’enfoncent ses racines profondes. S’aventurer seule dans ce lieu ténébreux, en ignorant tout de ses enjeux et possibilités équivaut à une expérience extrême et involontaire, comme passer la nuit seule dehors, en pleine montagne, alors qu’on est perdu. On doit d’abord soigner sa peur.

Je ne sais pas vous, mais moi, quand j’ai peur, je me récite le Bateau Ivre. Pinkola, elle, raconte des histoires, des contes. Des contes connus comme Le vilain petit canard ou Vassilissa la sage, et des contes d’ailleurs comme La femme squelette, un conte inuit, ou La Llorona, un conte espagnol.
Elle se présente à nous comme cantadora, gardienne de vieilles histoires.
Psychanalyste jungienne, docteur en ethnopsychologie clinique, poétesse et spécialiste de la biologie animale, elle retrace les contours de l’archétype de la Femme Sauvage, en se livrant à des fouilles « psycho-archéologiques » des ruines du monde souterrain de la psyché.

Femmes qui courent avec les loups parce que « les loups sains et les femmes saines ont certaines caractéristiques psychiques communes : des sens aiguisés, un esprit ludique et une aptitude extrême au dévouement. Relationnels par nature, ils manifestent force, endurance et curiosité. Ils sont profondément intuitifs, très attachés à leur compagne ou compagnon, leurs petits, leur bande. Ils savent s’adapter à des conditions perpétuellement changeantes. Leur courage et leur vaillance sont remarquables. »
Et le lien est scellé entre la nature sauvage et la psyché instinctuelle de la femme.

« La psychologie classique tourne court sur les questions d’une grande importance pour les femmes : celle de l’archétype, de l’intuition, du sexuel et du cyclique, des âges de la femme, de sa façon d’être, de son savoir, de la flamme de sa créativité. »

Ses recherches sur l’archétype de la femme Sauvage l’ont occupée pendant plus de vingt ans et c’est par la magie des contes, des voix et des histoires courant d’âge en âge que Pinkola retrouve les pistes de cette ancienne sagesse de la parole guérisseuse.
« Les histoires, les contes de fées, les mythes aiguisent notre vision des choses, en nous aidant à mieux les comprendre, de sorte que nous pouvons retrouver et suivre la piste tracée par la nature sauvage. L’enseignement des contes nous donne la certitude que la piste n’a pas disparu, qu’elle mène les femmes de plus en plus profondément au cœur de la connaissance d’elles-mêmes. Les traces que nous suivons toutes sont celles du Soi instinctuel, du Soi sauvage et profond.
Je l’appelle Femme Sauvage car ces mots mêmes, femme et sauvage, produisent llamar o tocar a la puerta, les coups que frappent les contes de fée à la porte de la psyché féminine. Llamar o tocar a la puerta signifie littéralement qu’on joue d’un instrument dans le but d’ouvrir une porte. Autrement dit, on utilise des mots qui provoquent l’ouverture d’un passage. Quelles que soient ses influences culturelles, toute femme comprend intuitivement les mots femme et sauvage. »

Alors au fil de cette lecture, on se laisse guider par le souvenir de ce « goût du Sauvage », par notre âme animale, nos instincts sûrs et savants auxquels chaque conte, chaque histoire qui vient toquer à la porte, nous relie.
Car nous sommes nombreuses à avoir perdu jusqu’au souvenir de ce goût là ! Si nombreuses à ignorer encore nos droits les plus fondamentaux, pour satisfaire à la culture patriarcale dominante.
« Quand nous perdons le contact avec la psyché instinctive, nous sommes à demi détruites et nous ne permettons pas aux images et aux pouvoirs naturels à l’espèce féminine de s’épanouir. Quand une femme est coupée de sa source fondamentale, elle est stérilisée, elle perd ses instincts, ses cycles de vie naturels, que la culture a occultés, ou l’intellect, ou le moi – le sien ou celui des autres. »
« (…) lorsque nous considérons la nature sauvage en tant qu’être de plein droit, animant et informant la vie la plus profonde d’une femme, nous pouvons commencer à nous épanouir d’une manière que nous n’aurions jamais imaginée. Toute psychologie qui échoue à prendre en considération cet être spirituel inné au centre de la psychologie féminine passe à côté des femmes, de leurs filles, des filles de leurs filles, et de leurs descendantes. »

Un livre de femme, pour les femmes, sur les femmes, avec les femmes.

Ainsi les contes…

Les pouvoirs invraisemblables de la parole et de la voix éveillent en chacun de nous la réactivation d'une mémoire ancestrale qui guérit, de par le lien avec l’enfance...

« Il y a plusieurs approches aux contes. Spécialistes du folklore, jungiens, freudiens, analystes de tous bords, ethnologues, anthropologues, archéologues, théologiens, chacun a sa méthode, tant pour recueillir l’histoire que pour en faire usage. Sur le plan intellectuel, c’est au travers de ma formation en psychologie analytique et archétypale que j’ai abordé les histoires. Durant un peu plus de cinq ans, au cours de cette formation psychanalytique, j’ai étudié les leitmotive et leur extension, la symbologie archétypale, la mythologie universelle, l’iconologie traditionnelle et populaire, l’ethnologie, les religions du monde et l’interprétation des contes de fées.
Viscéralement, toutefois, j’approche les histoires en tant que cantadora, gardienne des vielles histoires. Je descends d’une longue lignée de conteuses, de mesemondok, ces vieilles Hongoises qui racontent les histoires assises sur des chaises de bois, les genoux écartés, les jupes tombant jusqu’à terre, et de cuentistas, ces vieilles Latinas aux hanches larges et à la poitrine généreuse, qui racontent debout, d’une voix forte, dans le style ranchera. L’un et l’autre clan raconte les histoires avec la simplicité des femmes qui savent ce que sont le sang, les enfants, le pain et les os. Pour nous, l’histoire est une médecine qui remet sur pied et dans le droit chemin l’individu et la communauté. »

« Ceux qui ont accepté les responsabilités de cet art et se sont engagés vis-à-vis du numen qu’il recouvre sont les descendants directs d’une ancienne, d’une immense communauté de personnes sacrées, de troubadours, bardes, griots, cantadoras, cantors, poètes voyageurs, vagabonds, vieilles sorcières et esprits dérangés. »

« Voici donc quelques histoires à prendre en guise de vitamines de l’âme, quelques observations, quelques fragments de cartes, quelques petits morceaux de bois et quelques plumes pour indiquer le chemin sur les arbres, quelques herbes aplaties pour montrer la route du retour vers el mundo subterràneo, le monde souterrain, notre demeure psychique. »

C’est un voyage que je vous propose donc, un étrange voyage aux confins des territoires oubliés des contes de ce recueil, en espérant qu’ils sauront apaiser et nourrir l’âme des femmes et des hommes qui aiment les femmes.
Les mots voyagent et parfois, par de curieux détours, ils s’arriment là où on ne les attend pas, là où on ne les entend plus, mais pour celle ou celui qui tend l’oreille, la vieille est toujours là.

Je ne pouvais terminer cet article sans partager avec vous un de ces contes riches de sens. Voici La Loba :
(cliquez sur la petite flèche (play) pour démarrer l'enregistrement)

FEMMES QUI COURENT AVEC LES LOUPS
Clarissa Pinkola Estès
Traduit en français par Marie-France Girod

éd. Grasset (première publication 1996)
Sortie poche (Le livre de poche), 2001

La peinture présentée est l'œuvre de Cecilia Rosslee.

L'auteur de cet article est Angela Nicolai. Découvrez-la par ses propres mots :

Je suis enseignante en détresse, comédienne amatrice, lectrice impénitente et des tas d'autres choses encore, mais est-ce si important ? Dans l'étrange période que nous traversons, l'idée de lire des textes aimés seule chez soi à haute voix pour être écoutée ailleurs au petit bonheur m'inspire, me permet de croire qu'ainsi chacun, enfermés dans nos corps dans nos maisons dans nos solitudes, nous pouvons malgré tout partager.

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