Les os des filles de Line Papin, présenté par Dominique Orsini

Doumè s'était proposée pour nous présenter de ce livre, lors de notre club de lecture à distance du 9 mai 2020. Mais nous n'avions pas imaginé qu'elle-même écrirait un texte magnifique pour nous porter au plus près de ce récit.

Elle nous l'a lu de sa voix fluide, de son souffle dynamique. Et elle a bien voulu me transmettre sa chronique pour que, tous, vous puissiez en bénéficier.

Dominique Orsini est directrice d'école à Paris.
Et voici quelques mots pour la présenter mieux, qu'elle a bien voulu rédiger pour nous :
Ce que j'aime dans la vie, ce sont les relations humaines, et les mots, les histoires. Je les retrouve si riches, si forts, dans les livres. Ils me nourrissent, ils me protègent, ils me promènent, encore plus loin.

Les os des filles est le troisième roman d’une très jeune auteure - puisque Lina Papin a 25 ans - roman très intime car, je cite, « la littérature permet de trouver des réponses aux questions qui nous empêchent de vivre. »
C’est donc l’histoire de 3 femmes au Vietnam, la grand-mère, la mère et la fille Ba, la grand-mère y élève ses 3 filles, les 3 sœurs H, sous les bombes de la guerre d’INDOCHINE. avec l’intention d’aller à Hanoi pour y étudier et sortir de sa vie misérable. Toute la famille ira vivre à Hanoi.

Elle, la petite fille numéro 376, c’est l’accident, qui nait par surprise un 30 décembre 1995 « dans la misère et la beauté de son pays, pequenaude dans le sang séché, au dessus des rats, couverte de placenta et qui reste comme ça, des heures, une nuit. Bébé sale, bébé de sang jamais lavé avec ces cris et ces senteurs qui enrobent autant que ces draps troués. Mais c’est mieux que Tout parce qu’il y a de l’AMOUR dans ces draps, dans cette crasse, l’amour d’une ville qui aime ses filles. » Une ville qui l’aime et qui l’accueille.

Le Vietnam, même sous les bombes, c’est la vie. Hanoi, c’est la vie … Et Line Papin nous décrit à force de mots et de couleurs le bonheur et ses éclats de rire, la liberté, « les vacances, des gosses partout, des vélos, des cyclos, des échanges constants, « c’était la vie, un tourbillon de petits bonheurs savourés à chaque instant. « On gambadait à l’air libre, lourd sur la peau comme pour dire ; je suis là, toujours la vie Hanoi tu ne peux jamais t’enfuir, tu m’as contre toi, toujours, et tu es libre et vivante avec moi. » Hanoi est une femme, Hanoi est une mère.
Autour d’Elle , dans sa ville, il y a BA, sa grand-mère qui, après la misère devient professeur, inconditionnelle de cette petite fille jusqu’à lui emprunter sa date de naissance, le 30 décembre 1944, elle qui n’en avait pas.
Il y a sa nourrice Co Phai qui l’adore, ne la quitte plus , la seule qu’elle appelle maman. et le chauffeur Chu Tu. Eux seuls ont un nom.

Vous l’aurez compris, Hanoi, c’était l’AMOUR , LA VIE , LA LIBERTE en MAJUSCULES et qui « pouvait se confondre avec la paradis. »

C’est le regard d’une enfant de 10 ans, sa vérité.

Seulement voilà… la deuxième sœur H part pour la France avec son mari Français et ses 2 enfants, dont la petite fille.

La famille éclate, la grand-mère reste à Hanoi et alors on change de couleurs.

D’abord il y a Ba ; Ba restera à Hanoi, «  glissera sur une pente de tristesse » jusqu’au jour où elle découvrira «  la luminosité » d’un écran » et elle revivra quand elle découvrira les bonheurs d’internet, créera un blog quelque peu dissident par rapport au pouvoir en place, continuant à lutter après la guerre.  Quand elle mourra, même la vie restera au travers de ces jeunes gens aux jeans troués, des punks « rencontrés » sur le blog et qui, lors de ces obsèques, viendront de très loin pour lui rendre un dernier hommage.
Et puis Elle et le gris, la tristesse, la descente lente mais sure en passant par la Touraine où elle trouve un souffle de vie chez les cousins cousines. Puis le noir, désespoir, total. Les couleurs ont changé, les mots aussi, le chaud devient glacé, le bruit devient silence, le doux devient sec. La rupture est nette. Rupture avec la pays, rupture avec la deuxième sœur H, qu’elle ne peut appeler maman. « Rien ne retint l’enfant 396 à la seconde H. Elles glissèrent chacune sans se tenir. Mère et fille ne se reconnaissent plus, elles sont étrangères. Une étrangeté si on ne la soignait pas était contagieuse, MORTELLE. » C’est alors une longue description de sa guerre contre elle-même, l’anorexie à 15 ans. Elle utilise les mêmes mots : ce sont des bombes, qui détruisent non seulement son corps mais ses pensées, l’amour, la tendresse, les souvenirs, tout est torpillé jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un désert, c’est la famine, le vide, le néant, le silence jusqu’à la mort.
Enfin non… C’est l’hôpital et là, elle nous emmène dans un univers blanc, exempt de rêves et d’envie… C’est lisse, C’est toujours la guerre, mais elle est feutrée, des silencieux au bout des canons, mais la mort toujours là, plus discrète mais bien là. Et les tentatives de reprendre la vie, de reprendre l’envie. Vaines. Jusqu’au dernier vomissement qui la fera basculer pour de vrai dans la nuit…
Mais ce dernier vomissement ne viendra pas et petit à petit, la vie et l’envie reprendront, le regard s’agrandira pour apercevoir ce qu’il ne voyait plus, l’amitié entre autres. Pendant toutes ces luttes, ce sont les livres qu’elle dévore qui petit à petit lui rendront l’appétit, la nourriront, lui rendront la vie.

Guérie et le bac en poche, elle retournera à Hanoi une première fois, et y retrouvera quelques uns qu’elle a tant aimés, puis une seconde fois à 23 ans , voyage dont elle rapportera ce livre.

Son livre, c’est un tableau, des images, des couleurs, des phrases courtes, éclatantes.
C’est aussi la force de la vie de ces femmes qui ont résisté aux bombes, à l’exil, à la maladie.
J’espère vous avoir donné envie de lire ce livre.
Ce n’est pas un résumé, pas une synthèse juste un éclairage de ce qui a résonné en moi.

Les phrases en italiques sont citées, j’aime beaucoup l’écriture de Line Papin et souhaitais vous en offrir quelques lignes.
Je mettrais volontiers ce livre en miroir d’un autre que j’ai adoré : L’art de perdre, Alice Zeniter.

Doumè Orsini

LES OS DES FILLES
Line Papin
éditions Stock 2019
sortie livre de poche 2020

L'illustration présentée est une peinture sur soie de Huy.

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