Une Rencontre avec Agrapha, de Iuvan – par Angela Nicolai

Si tant est que les livres sont parfois des rencontres …

AGRAPHA
L’objet livre d’abord m’attire par son étrangeté dans les rayons d’une librairie. Des ombres d’arbres illustrent la couverture et la quatrième amorce les contours d’une énigme: « A l’origine fut un manuscrit du Xe siècle. Apocryphe, peut-être pas. A l’origine, furent huit femmes, unies dans une grotte au coeur de la forêt. Un roman historique en forme de transe, qui se goûte, se touche et se sent. »
Je ne connais pas l’auteure, IUVAN, entourée elle aussi d’un certain mystère : « Née quelque part en France à la fin des années 70, a vécu dans le futur mais aussi, probablement, autour de l’an mil.» Aimentée par l’esthétisme de l’objet et les anomalies qu’il recèle, malgré quelques appréhensions sur son intérêt, je l’achète et m’y engouffre.

N.B. Si vous n'avez pas encore lu la chronique d'Agrapha, consultez-la ici avant d'approfondir le sujet ci-après.

Dès le premier chapitre, Au Commencement, l’énigme s’impose. Le volume se présente comme un travail de recherche et d’édition sur une tablette de plomb trouvée dans une grotte sous-marine. L’autrice, historienne, déclare s’occuper alors de defixiones gauloises, des tablettes propitiatoires, et la personne, anonyme, qui lui confie cette tablette gravée d’inscriptions en grec et latin mêlé de germain, pense de bonne foi qu’il s’agit du même genre d’objet. Or la tablette date du Xe siècle et non de l’ère préchrétienne. L’abbesse dont elle fait mention a bien vécu près d’une source nommée Adsagsonae Fons. Ainsi débute cette troublante exploration temporelle.
L’autrice prétend « être entrée dans la source par ces textes » : un corpus canonique conservé à l’Österreichische Nationalbibliothhek de Vienne en Autriche, contenant huit manuscrits et trois autres, apocryphes depuis 1862. Elle souhaite à ses lecteurs de ne pas « voyager aussi loin » qu’elle. Un autre avertissement accompagne ce vœu : il présente une nouvelle traduction de la matière adsagsonienne et les motifs de cette entreprise.

« Huit femmes de nations différentes, réunies en un même lieu pour y vivre une même vie, ont dû produire une langue ultralocale, amalgame de plusieurs latins, de plusieurs celtiques et de plusieurs germaniques. Un idiome unique, tel qu’il s’en construisait fréquemment au Xe siècle, tel qu’il s’en crée toujours à notre époque, dans les aires à forte mixité linguistique. A cause du lait de la tendresse.
Ce parler singulier, leurs œuvres, destinées à un public de lettrées, dont nous faisons partie à plusieurs siècles d’écart, ne le laissent qu’entrevoir. Et même cet interstice, nous ne le percevons qu’à la lecture des textes en version originale. Au contact de leur diversité infinie, de leur inventivité. Graphie, néologismes, syntaxe ... On est frappé par l’absence de système. La cavalcade de trouvailles et de particularismes. Certains mots n’appartiennent qu’à leur autrice, qui se laisse parfois le droit de les transformer au gré des pages. Sans compter les parties raturées ou illisibles, que les traducteurs et traductrices précédentes ont remplacées par extrapolation, souci de l’intelligible.
Pourtant l’intelligible a si peu de place dans l’aventure de ces femmes.
Pourtant, toute l’histoire – la dite et la non dite – n’existe que par ce qui se fendille, ce qui lézarde. » (p 17)

Liber primus, secondus, tertius.
De confessio en gesta, chacune des huit femmes prend la parole dans des textes brefs, sans ponctuation, comme dans la langue de cette époque, une langue parlée plus qu’écrite, émaillée pour chacune de mots latins, grecs, scandinaves ou germaniques. Chacune raconte comment elle, ou une autre parmi elles, est arrivée à la source où la première, Volusiana, était déjà en paix et en prière. Chacune relate dans une langue qui nous est à la fois familière et inédite, une langue qui s’évertue à déceler l’indicible, les arbres, la mer, la forêt et les bêtes, cette vie d’ascèse dans la grotte, près de la source. Et ce qu’elles sentent et pressentent et qui ne sera pas écrit : Agrapha.

« mais s’il ne me demeurait rien de l’humana pas medesme la libido de la pensée pas medesme l’intuitio de la parole alors à quoi me servait l’élévation.
Si au lieu de l’indignante douleur humaine je gouste le suave des brumes sans fin et la veneresque volupté du soleil lorsqu’il s’écrase roux entre les troncs et si ces troncs exhalent des essences qui me subjuguent citronnelle et noisette et miel (…) comment me soulever jusqu’au royaume si je m’arreste à la lisière d’une sylve où nichent et chantent sans pudeur des oiseaux qui ne me regardent plus – ainsi autorisai-je le nuage serré de mes pensées à s’élever bruissant comme un faisceau d’abeilles lorsque le silence véritable viendra je ne l’écrirai pas (agrapha) » (p 44- 45)

Textes de chair, de femmes, de faim, de solitude, de ferveur et de foi, de froid aussi. Paroles d’ombres, de celles qui ont passé les frontières habituelles pour s’obstiner vers le dépouillement de l’ascèse salvatrice de la sylve car la langue elle-même témoigne non seulement des préoccupations triviales de celles qui s’élèvent, coupent du bois, font des réserves en prévision de l’hiver, recueillent l’encre des seiches pour écrire sur les peaux qu’elles ont tannées mais aussi de la sensualité d’être vivante dite avec la suavité obscure de cette langue naissante, les odeurs, les bruits, les qualités particulières de silence, les goûts, en permanence, à leurs lèvres livides, le goût du sel ou de la terre. De confessio en gesta – les florilegium sont (nous ne l’apprendrons, étonnés, qu’à la fin de l’ouvrage) des citations qui ne révèlent pas leur auteur – ces textes immersifs nous entraînent dans les abysses des vies de ces saintes oubliées de tous. Chaque palier marqué d’un excipit et d’un incipit, nous amène à percevoir un peu plus intensément l’indicible.

Au milieu du livre – Exegetice.
L’autrice commente le corpus, à commencer par le terme AGRAPHA ce qui n’est pas écrit. Elle suppose que ce qui n’est pas écrit par les sanctimoniales ne l’est pas, à dessein. Une enquête s’ouvre alors, une quête peut-être, sondant les paradoxes historiques, on la sent se pencher elle-même au bord du gouffre des siècles engloutis : comment entendre ce qui est dit entre les lignes ?
« Volusiana écrivit beaucoup sur la spiritualité, mais les textes parvenus jusqu’à nous ne donnent malheureusement de sa pensée qu’une idée superficielle. En effet, si nous avons conservé son florilegium (recueil de citations non attribuées), sa très longue confessio et ses gestae Ludmillae, nous avons perdu les très nombreux sermons dont elle inondait l’Occident chrétien et au-delà. Œuvres qu’elle considérait à l’instar de sa confession, comme un seul et même texte inachevable, toujours prolongé et qu’elle avait intitulé tout simplement Sermo. Du vivant de la sanctimoniale, ce texte fut encensé, assidûment diffusé et copié à ses différents stades d’écriture.
Quatre siècles plus tard, non moins assidûment, il fut détruit pour hérésie.
Paradoxe saupoudré d’une pincée d’ironie poétique : Volusiana produisit une littérature abondante. Aujourd’hui pourtant, plus de mille ans après sa mort, sa postérité n’est pas tant due à ce qu’elle écrivit qu’à ce qu’elle n’écrivit pas. (Agrapha) »
(p 105)

A ce stade, le lecteur est mis en garde : « A mesure que se déroule dans le théâtre de mon esprit, la vie des sanctimoniales d’Adsagsonae Fons, je sens leur peau à chacune. Avec une acuité plus grande. Dans le sens où le parchemin est amputé, scarifié, maturé. Et me semble, de ce fait, encore plus viande. Sens-tu, toi qui lis, cette odeur discrète de charogne ?
Si oui, et à cette condition seulement, je t’invite à m’accompagner dans mon voyage. »
(p 110-111)
On est alors saisi par une page d’avertissement de l’éditeur. Il nous précise que les pages manuscrites qui vont suivre sont issues d’un cahier et d’un parchemin envoyés par la poste depuis les Alpes du Härjedalen suédois où réside l’autrice. Il stipule qu’il a suivi à la lettre ses indications pour la publication des documents. Elle aurait attesté que « le moment venu, tout fera sens. »

Ce qui est écrit dans le cahier débute comme le journal de bord de l’autrice sur les lieux d’Adsagsonae Fons. La graphie est reproduite manuscrite. La première phrase est raturée mais on peut lire sous les ratures. Tout en poursuivant la traduction d’autres textes du corpus, inclus dans ce journal sous forme typographique, elle s’enfonce entre rêve et réalité dans les voiles de l’histoire, parfois dans le futur, avec d’incongrues références à des films de science fiction, Solaris, Inception, et surtout dans le passé, qu’elle ne cesse de traquer au point de dissoudre le présent. Elle cherche à comprendre ce que recouvrent les Agrapha. Les textes traduits des sanctimoniales sont bientôt plus nombreux que les passages manuscrits qui se réduisent peu à peu à quelques phrases de commentaire sur un texte sans titre et anonyme. Alors les textes vivants de ces femmes de l’an mille chevauchent les lignes du journal de l’autrice, engloutie par la grotte et régurgitée à l’époque des sanctimoniales, sans rien perdre de ce qui fait d’elle notre contemporaine, et non la leur. Etrangeté poreuse de certaines matières, encre, peaux, pierre. Ici, tout reste mystère, dans une langue d’époques mêlées, elle appréhende le silence des lisières mouvantes, les traverses des profondeurs, peut-être un aperçu de la chair transcendée par le Verbe.

La dernière partie s’intitule : Ce qui est écrit sur le parchemin Une courte note de la maquettiste nous informe de l’état des deux rotulus qu’il s’agissait de reproduire, ils puaient la charogne. Le contenu des deux rouleaux est reproduit l’un sur la page de gauche l’autre sur celle de droite, l’un en caroline, l’autre avec la graphie de l’autrice. Une mission lui a été confiée par les saintes femmes. La nuit du solstice approche. C’est le récit fragmenté d’un curieux voyage inversé. Une barque voguant sur les brumes du temps ramène jusqu’à nous, dans le « Tokyo chamboulé d’Inception », le corps de l’autrice accompagné des saintes femmes. Tout se délite, les ruines redeviennent poussière, la quête se réalise en elle-même.

La quête est le périple. La tentative de contourner pas à pas l’indicible, les stratagèmes pour tresser dans les mots imprimés les tessitures particulières des voix vibrantes dans les bois, les échos entremêlés des ères temporelles, la scansion d’un lyrisme ancestral éraillée par la prosodie trivial du journal, si on s’y perd, au point de craindre la noyade, c’est pour mieux s’interroger, après cette étrange traversée en apnée dans les profondeurs de la langue, sur tout ce qu’on ne peut dire que sans le dire. Du pouvoir incantatoire de la langue, de ses limites fluctuantes et invisibles, des mystères de l’ascèse et de l’attrait des grottes aux sources murmurantes, nous ne dirons rien car le mystère réside dans ce qui n’est pas écrit. Agrapha.

Iuvan, historienne et écrivaine, joue de tous les fantômes et fantasmes soulevés par certains faits historiques, certains pesants silences de l’histoire. Jusqu’au concile de Paris de 829, des femmes ont prêché et animé des communautés. Leur mémoire a été expurgée des archives, leur histoire distordue par des biographes zélés qui les décrivent en « saintes soumises et sacrificielles ». Iuvan, par la grâce d’une langue originelle réinventée, nous introduit dans une histoire en creux, riche d’ombre et de persévérance, creusant dans le silence des époques superposées des tunnels souterrains, sous-marins et même aériens nous reliant à la mémoire de ces femmes, à la ferveur de leur vie simple et mystique.

AGRAPHA
Iuvan
éd. La Volte 2020

Pour en savoir plus :
- Lisez la chronique brève consacrée à Agrapha sur les pages de Kimamori,
- Rendez-vous sur la page de l'éditeur et consultez les documents audio et vidéo qui s'y trouvent.

Cette chronique a été conçue et rédigée par Angela Nicolaï.

Enseignante de métier, elle est aussi comédienne et nouvelliste.
Responsable de la rubrique Une vie, une œuvre, elle gère également un projet autour des contes.

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