Sauvé par un livre
« L’ouragan cernait la chambre ». C’est la première phrase de Remorques. Levi est saisi. La phrase prend sens dans cette salle résonnant des râles des mourants, mais elle lui permet d’être soudain en mer, bien loin du camp. La tempête, les efforts pour survivre il les connait depuis l’enfance par l’épopée vécue par Ulysse. Plus tard, il écrira un essai intitulé Naufragés et rescapés, sans doute le pendant de Si c’est un homme, ou son complément puisqu’il y parle notamment de ceux qui auraient dû témoigner, mais ont sombré. Remorques est l’histoire d’un sauvetage, celui de l’équipage, et d’un échec : sur la terre ferme, l’épouse du capitaine est en train de mourir. Des rescapés et une naufragée, en somme. Fabrice Gaignault raconte ce moment de « tranquille épouvante », celle de la mort promise dans le Revier à travers des paragraphes espacés, comme des vagues qui se suivraient. Mais la réalité du livre et celle du camp sont bien différentes : « Ce qu’il lisait était humain, signant une appartenance à une espèce oubliée.
L’épouvante de la tempête bretonne restait anecdotique. »
Le point de vue de Levi, de Delbo et des autres témoins évoqués plus haut ne vaut pas pour tous. Jean Améry, autre survivant, se récite des poèmes allemands mais ils ne l’aident pas : « Le poème était là, mais n’était plus qu’un énoncé. » Que peut la culture dans un tel contexte ? Levi répond à Améry dans Naufragés et rescapés évoquant « les voies souterraines et imprévues » par lesquelles elle passe. Le chapitre consacré à la transmission de La Divine comédie à Pikolo, son jeune compagnon, tandis qu’ils portent des rails, est le meilleur exemple de ces voies imprévues.
Mais, se demandera-t-on, pourquoi Fabrice Gaignault écrit-il ce livre aujourd’hui ? La première réponse pourrait renvoyer à l’enfance paisible de l’auteur. Il ne souffre d’aucun manque, il est aimé des siens et ignore encore qui sont Levi, Delbo ou Lusseyran. Une phrase cependant résume ce qu’il éprouve : « Je vivais par indifférence, à mes côtés ». La bibliothèque familiale sauve l’enfant solitaire : « Plonger en littérature, participe du heureux - ou malheureux - hasard. Certains d’entre nous se contentent d’être, indifférents à ce que peut apporter la littérature. D’autres, au contraire, y puisent des élixirs de vie. Je fais partie de cette seconde catégorie. »
La découverte de la Shoah est le fruit du hasard. Un jour, un ami de son père est invité dans la maison. C’est Sami Frey. Peu de temps après, les parents confient à leurs enfants que le célèbre comédien avait été enfant caché, parce que juif. Fabrice Gaignault ignore ce que signifie être juif, et plus encore pourquoi il fallait se cacher. Quelques photos de famille témoignent de cette venue : Sami Frey y apparait « un peu triste, l’air absent, et comme à jamais lui aussi en marge du monde ».
Des années plus tard, lisant Primo Levi, il verra des similitudes évoquées par Mario Rigoni Stern, grand ami de Levi : « C’était un homme qui portait tellement de tristesse dans son cœur, et qui essayait de l’apaiser grâce à la science et à la poésie. »
Ce petit livre, moins de cent pages, il a mis des années à l’écrire : « Chaque mot me pesait mais – c’est là le mystère de l’écriture – une force obscure me poussait à revenir sans cesse sur ce petit texte. Je devais l’écrire.
Je devais l’écrire non seulement pour honorer à ma façon, la mémoire de Primo Levi (…) mais aussi par devoir envers la jeunesse et la lecture.
Un homme qui allait mourir, fut en partie sauvé par un livre ».
UN LIVRE
Fabrice Gaignault
éd. Arléa, 2025
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son dernier livre, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023.