Mystères à Montsouris
Quiconque, enfant, a passé des heures à lire les séries comme Alice, les Club des cinq voire les romans d’Agatha Christie trouvera dans J’irai jusqu’au bout de vos nuits quelque chose de ce parfum qui fait frémir de plaisir. La narratrice ressemble à l’héroïne imaginée par Caroline Quine et elle a un groupe d’amies pour mener ses enquêtes ou rétablir la justice.
Sous ces dehors légers et juvéniles, le roman de Caroline Gutman est empreint d’une gravité qu’elle sait atténuer par ce qu’il faut d’ironie. Rien de pesant, jamais.
Caroline Mendel, la narratrice, doit rester à Paris pendant l’été. Elle est atteinte d’une maladie du cerveau qui l’oblige à de fréquents contrôles, au point qu’à un moment du roman, elle fait le décompte sinistre (mais quand même désinvolte) des années passées à l’hôpital depuis son enfance. Avant le cerveau, d’autres parties de son corps ont été affectées. L’idée de mettre fin à ces épreuves pourrait la hanter mais non, elle aime la vie, les verres de vin et les jolies robes. Elle a le culte de l’amitié.
Passer l’été à Paris, ce n’est pas idéal. Sauf si l’on est curieux et que l’on habite près d’un jardin assez vaste. Elle vit près du Parc Montsouris, dans le 14ème arrondissement. Un guide pourrait l’aider à en connaitre tous les secrets cachés ; elle a du mal à trouver cet ouvrage d’un certain Jean Sandmann.
Ce parc a été rendu célèbre par un poème de Prévert chanté par Yves Montand. Il figure dans le roman et qui le connait chantonne. Il est aussi connu par un palais oriental qui surplombait un petit lac et les pelouses, le Bardo. Qui a eu la malchance de naitre après 1991 n’a pas connu cette réplique d’un palais tunisien. Il a brûlé en un rien de temps dans des circonstances étranges. Un incendie criminel pour le dire plus clairement.
La narratrice veut savoir ce qui s’est passé. Une rencontre avec une étrange femme l’y aide. Lisbeth Immerwahr apparait, qui la met sur la voie puis disparait. Ce nom qui signifie « Toujours vrai » a sa résonance : une chimiste qui aurait dû devenir très célèbre se prénommait Clara. Elle aurait dû, mais elle a été effacée par son mari, Fritz Haber. Il l’a passionnément aimée, elle a eu de lui un fils fragile prénommé Hermann. Il a négligé l’un et l’autre, au profit de son travail de savant.
Il est passé à la postérité, a reçu le Prix Nobel de chimie pour son travail sur la synthèse de l’ammoniac permettant de fertiliser les terres et de nourrir des millions d’humains. Mais ce Nobel masque mal la découverte dont Haber était si fier : usant du chlore il a inventé le gaz utilisé sur le front en 1915 et connu sous le nom d’Ypérite. Des milliers de soldats sont morts asphyxiés. Fervent nationaliste, Haber se vantait de ce crime. Il se vantait moins d’avoir détruit son épouse.
Lisbeth Immerwahr, sa nièce, aurait pu mourir jeune : issue d’une famille juive, elle a quitté la France pour les Etats-Unis enfant. Mais sa vie, ensuite, n’a pas toujours été aussi facile. Mariée à Alexandre Collard, un fils de famille habitant une des très belles maisons qui jouxtent le Parc Montsouris, elle a subi le mépris, le mot est faible, de sa belle-famille. Son mari la néglige, préférant, quand il est encore en état de penser, sa bibliothèque remplie de merveilles de toutes sortes. Ensuite, il sombre.
Bref, les Immerwahr connaissent la répétition. Seule la naissance de son fils Jean a sauvé Lisbeth. Nous ne développerons pas l’intrigue qui nous mène jusqu’à la dernière page, avec ses multiples rebondissements.
Caroline veut comprendre ce qui s’est passé en cette nuit de 1991 au Palais du Bardo. Un jardinier d’origine tunisienne qui œuvrait tout près était le coupable idéal. On verra par quels détours, selon quel trajet dans le labyrinthe, la narratrice trouve son chemin. Le mot de labyrinthe n’est pas usurpé. Le parc est fait de circuits souterrains, de passages secrets, comme ils remplissent les romans populaires du XIXème siècle, ceux d’Eugène Sue par exemple. Ce n’est pas sans rapport avec le style de Caroline Gutmann : elle aime que les fils s’entremêlent, elle tisse une toile dans laquelle chaque détail et surtout chaque personnage nous importe. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, celui de Monsieur Maurice, alias Luka, un vieil homme qui fut un habile séducteur, plutôt manipulateur, figure à la Mabuse jouant avec les addictions d’Alexandre. On reconnait tous les personnages du roman, chacun a son allure, sa gestuelle, sa voix.
Le parc Montsouris et les rues voisines nous deviennent familiers, de même que l’immeuble dans lequel habite Caroline. Un immeuble de notre temps, pas forcément aimable. L’une des voisines dérange les bonnes gens comme Madame Dutruelle. Roselyne Schwartz est âgée et pauvre. On aimerait bien l’envoyer dans une résidence pour personnes âgées. Ce serait meilleur pour le standing de l’immeuble. Caroline vient en aide à la vieille dame, promène son chien quand elle ne peut plus sortir, s’engage avec son amie avocate pour la soutenir contre la « bonne voisine » qui la harcèle. C’est en somme un écho de ce que vit Lisbeth.
On n’épuise pas en quelques lignes un livre qui baigne dans le romanesque. Et célèbre le quatorzième arrondissement. Caroline Gutmann entre dans une belle confrérie. Michel Audiard en fut, Philippe Bordas en est avec Les Parrhésiens, formidable roman du quartier et d’un immeuble rue Froidevaux, et… Henri Calet dont il faut lire et relire Les Grandes largeurs et Le tout sur le tout.
Beau voisinage ! Livre de Caroline Gutmann en main, on peut profiter des jours ensoleillés pour se laisser guider dans ce quartier moins touristique que d’autres, moins fréquenté, mais d’autant plus vivant.
J'IRAI JUSQU'AU BOUT DE VOS NUITS
Caroline Gutmann
éd. de l'Observatoire, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


