Un livre, de Fabrice Gaignault

Sauvé par un livre

A la fin de Un livre, récit de Fabrice Gaignault, on apprend qui était Roger Vercel, auteur entre autres romans de Remorques. Ce livre, un médecin grec cynique l’avait jeté à Primo Levi alors que ce dernier était allongé sur la couche au « Revier », l’effrayante infirmerie d’Auschwitz. Là, l’auteur de Si c’est un homme se réfugie dans des pages qui le sauveront.

« L’ouragan cernait la chambre ». C’est la première phrase de Remorques. Levi est saisi. La phrase prend sens dans cette salle résonnant des râles des mourants, mais elle lui permet d’être soudain en mer, bien loin du camp. La tempête, les efforts pour survivre il les connait depuis l’enfance par l’épopée vécue par Ulysse. Plus tard, il écrira un essai intitulé Naufragés et rescapés, sans doute le pendant de Si c’est un homme, ou son complément puisqu’il y parle notamment de ceux qui auraient dû témoigner, mais ont sombré. Remorques est l’histoire d’un sauvetage, celui de l’équipage, et d’un échec : sur la terre ferme, l’épouse du capitaine est en train de mourir. Des rescapés et une naufragée, en somme. Fabrice Gaignault raconte ce moment de « tranquille épouvante », celle de la mort promise dans le Revier à travers des paragraphes espacés, comme des vagues qui se suivraient. Mais la réalité du livre et celle du camp sont bien différentes : « Ce qu’il lisait était humain, signant une appartenance à une espèce oubliée.
L’épouvante de la tempête bretonne restait anecdotique. »

Revenons à la voix de Levi, dans Si c’est un homme : « À Auschwitz (…) outre la faim, j’ai souffert de la faim de lire les pages écrites. Remorques est le premier livre qui m’est tombé sous la main après ce très long jeûne (…) ». Cette faim du livre qui est aussi faim de culture ou d’humanité pour le dire simplement, tenaille d’autres déportés : Charlotte Delbo échange sa ration de pain contre un exemplaire du Misanthrope. Jacques Lusseyran résistant aveugle récite Les Fleurs du mal à ses compagnons. Ailleurs, dans la Kolyma, Varlam Chalamov trouve sa nourriture dans Le côté de Guermantes, et Josef Czapski peintre et amateur de Proust donne des leçons sur Proust à ses camarades prisonniers des camps soviétiques. Les exemples sont divers, on le voit, mais tous nous ramènent à une même idée que Gaignault formule ainsi : « Je dirais surtout que c’est un livre, et qu’à ce titre, sans doute autant que n’importe quel autre, celui-ci aurait fait l’affaire dans ces heures sinistres. Remorques nous rappelle, bien malgré lui, qu’un si petit objet que l’on tient en main, quel qu’il soit, est la résurrection de l’homme, comme être de parole, alors que lorsque d’autres s’ingénient à vouloir le rendre aphone Remorques est le retour à la pensée, au rêve, à la dignité, mots rayés du vocabulaire d’Auschwitz ».

Le point de vue de Levi, de Delbo et des autres témoins évoqués plus haut ne vaut pas pour tous. Jean Améry, autre survivant, se récite des poèmes allemands mais ils ne l’aident pas : « Le poème était là, mais n’était plus qu’un énoncé. » Que peut la culture dans un tel contexte ? Levi répond à Améry dans Naufragés et rescapés évoquant « les voies souterraines et imprévues » par lesquelles elle passe. Le chapitre consacré à la transmission de La Divine comédie à Pikolo, son jeune compagnon, tandis qu’ils portent des rails, est le meilleur exemple de ces voies imprévues.

Mais, se demandera-t-on, pourquoi Fabrice Gaignault écrit-il ce livre aujourd’hui ? La première réponse pourrait renvoyer à l’enfance paisible de l’auteur. Il ne souffre d’aucun manque, il est aimé des siens et ignore encore qui sont Levi, Delbo ou Lusseyran. Une phrase cependant résume ce qu’il éprouve : « Je vivais par indifférence, à mes côtés ». La bibliothèque familiale sauve l’enfant solitaire : « Plonger en littérature, participe du heureux - ou malheureux - hasard. Certains d’entre nous se contentent d’être, indifférents à ce que peut apporter la littérature. D’autres, au contraire, y puisent des élixirs de vie. Je fais partie de cette seconde catégorie. »

La découverte de la Shoah est le fruit du hasard. Un jour, un ami de son père est invité dans la maison. C’est Sami Frey. Peu de temps après, les parents confient à leurs enfants que le célèbre comédien avait été enfant caché, parce que juif. Fabrice Gaignault ignore ce que signifie être juif, et plus encore pourquoi il fallait se cacher. Quelques photos de famille témoignent de cette venue : Sami Frey y apparait « un peu triste, l’air absent, et comme à jamais lui aussi en marge du monde ».

Des années plus tard, lisant Primo Levi, il verra des similitudes évoquées par Mario Rigoni Stern, grand ami de Levi : « C’était un homme qui portait tellement de tristesse dans son cœur, et qui essayait de l’apaiser grâce à la science et à la poésie. »

Fabrice Gaignault écrit aujourd’hui. Il est père de famille. Il ressent une angoisse que nous sommes nombreux à partager, celle de l’emprise addictive des écrans. Il a essayé de transmettre sa passion de la lecture à ses enfants « avec un bonheur inégal ».

Ce petit livre, moins de cent pages, il a mis des années à l’écrire : « Chaque mot me pesait mais – c’est là le mystère de l’écriture – une force obscure me poussait à revenir sans cesse sur ce petit texte. Je devais l’écrire.
Je devais l’écrire non seulement pour honorer à ma façon, la mémoire de Primo Levi (…) mais aussi par devoir envers la jeunesse et la lecture.
Un homme qui allait mourir, fut en partie sauvé par un livre ».

On lit les dernières pages de Un livre, on est un instant étonné, voire troublé, mais la conclusion reste identique et on voudrait la faire entendre à toutes celles et tous ceux, jeunes ou pas, qui ont renoncé à l’ivresse des mots écrits sur la page : « Un livre. N’importe lequel si vous avez l’impression qu’il a été écrit pour vous. Un livre. Et qui les vaut tous. »

UN LIVRE
Fabrice Gaignault

éd. Arléa, 2025

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son dernier livre, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023.

Leave a Comment