Fragments d’Histoire(s)
Londres, Bâle, New-York, Galveston, Jérusalem… Arrêtons-là une énumération de lieux dans lesquels se déroule l’histoire de la famille Jochelman, entre 1900 et l’après-guerre de 1945. On pourrait penser à un de ces beaux romans qui mettent en scène des personnages très divers dans un cadre, une maison par exemple. 22 Mapesbury Road est un peu cela, et pas du tout. On a envie de dire que c’est plus.
Rachel Cockerell aurait en effet pu raconter comme Thomas Mann, Martin du Gard ou quelques autres grands romanciers l’histoire des siens. Elle a commencé de le faire, jusqu’à se rendre compte que c’était un exercice vain : « Tout ce qui venait de moi tombait dans trois catégories : observation teintée de XXIème siècle, paraphrase de sources, description des sentiments d’un personnage ». Elle a choisi de puiser dans « des journaux intimes, des lettres, des mémoires, des articles et des archives ». Et cela donne une fresque impressionnante sur une époque et ceux qui la vivent : l’universel et l’intime, souvent étroitement mêlés, parce que les Temps évoqués n’ont rien de paisibles.
Tout commence donc avec David Jochelman, l’arrière-grand-père de la narratrice. On trouvera au début du livre un arbre généalogique précieux qui aide à s’orienter. Encore que ce ne soit pas très difficile. Si ce patriarche joue un rôle essentiel en première partie, le fils d’un premier mariage, Emmanuel alias Emjo Basshe est au centre de la deuxième, et les deux filles de son second mariage sont un moteur dans la troisième.
David Jochelman a été parmi les premiers militants sionistes en Angleterre. Arrêtons-nous sur l’adjectif qui aujourd’hui donne lieu à polémiques. Jochelman a fui la Russie peu avant que les pogroms de Kichinev n’éclatent. Ils n’étaient pas les premiers qui rendaient insupportable la vie des juifs dans l’Europe orientale, pas les derniers non plus. Mais ils déterminent l’action de Théodore Herzl à fonder un mouvement pour le retour à Sion. Laquelle Sion n’est pas forcément la terre des ancêtres bibliques. C’est d’abord un refuge pour des centaines de milliers de juifs russes vivant dans la misère et l’oppression.
Jochelman est proche d’Israël Zangwill. Celui-ci est un dramaturge et romancier anglais qui plaide pour une émigration massive des Juifs russes. Son Organisation Juive Territorialiste est plus pragmatique que les diverses assemblées réunies à Bâle sous les auspices de Herzl. On apprend ainsi que de nombreuses régions du monde auraient pu servir de foyer : le Kenya, la Cyrénaïque, l’Angola, mais aussi le Canada, le Mexique ou le Paraguay. Plus surprenant encore, Zangwill, Jochelman et un banquier nommé Jacob Schiff imaginent que les migrants pourraient arriver à Galveston, port du Texas.
On comprend de quelle matière romanesque l’autrice disposait ; on comprend mieux encore pourquoi les documents authentiques lui étaient précieux pour écrire un autre livre que celui attendu. Chaque chapitre est constitué de brefs extraits signés en marge. Témoignages, articles, lettres etc. permettent d’identifier la source. Ces éléments variés dressent un portrait, décrivent un lieu ou une situation, relatent des événements selon une chronologie. Mais pas seulement : ils mettent en relief les contradictions, les oppositions qui se font sentir. Si l’on prend par exemple ce qui est décrit de Galveston, la première apparence est idyllique : les lauriers-roses fleurissent, l’air est doux, la vie semble belle. Un extrait de journal nous apprend que la ville a été dévastée par un ouragan. On apprend aussi que les autorités et la population de la ville voient d’un mauvais œil l’arrivée de milliers de juifs russes. Thème connu et reconnu, jusqu’à nos jours. Les réfugiés sont toujours mieux… ailleurs. Ce qui vaut pour Galveston vaut pour l’Angola. Le pays colonisateur accepte que l’on peuple le territoire sauvage, inculte, à condition de parler le portugais. En clair de s’assimiler rapidement.
Zangwill et les territorialistes, prêts à accepter n’importe quel refuge ne seront pas suivis par le mouvement sioniste dans son ensemble et la Palestine deviendra le foyer accueillant pour commencer les survivants de la Shoah. Mais là aussi, rien ne va de soi et on lira dans la troisième partie du livre comment la presse anglaise ou états-unienne de l’époque (entre 1946 et 1948) envisage la création d’Israël sur des terres habitées par les Palestiniens. C’est factuel.
La partie centrale du récit se déroule à New-York, où Emjo Basshe rêve de théâtre. Il symbolise l’intégration des Juifs d’Europe au monde nouveau que sont les Etats-Unis. Certes, on est dans une ville de migration, le yiddish est l’autre langue de la ville ; l’East side ressemble à ce que l’on voit dans les romans graphiques de Will Eisner, à travers les souvenirs d’un certain Mike Gold, compagnon de Basshe dans la troupe aussi avant-gardiste qu’éphémère. C’est un autre monde, bercé par les utopies révolutionnaires, qu’elles soient politiques ou esthétiques. Mais c’est aussi l’histoire de la famille.
A cette dimension historique d’une richesse que l’on ne peut ici décrire entièrement, ajoutons l’intime qui ne l’est qu’en partie tant l’histoire de Fanny et Sonia, par exemple, est propre à son temps, comme l’écrit Rachel Cockerell dans sa postface : « J’ai toujours à l’esprit la fourche qu’ont formée leurs chemins respectifs quand Sonia est partie pour Israël tandis que Fanny restait en Angleterre. Ou peut-être avant ça, quand Fanny a épousé un Anglais et Sonia un juif russe, et que leurs trajectoires n’ont plus jamais cessé de s’éloigner, petit à petit, l’une de l’autre ». Si le duo des sœurs, décrit par leurs enfants ou par Jo, fille de Emjo Basshe offre des tableaux souvent amusants, l’une étant le désordre et l’improvisation incarnés quand l’autre est le soin et l’organisation, les autres personnages ont leur place dans l’histoire, ou dans l’Histoire. Leva, le juif russe époux de Sonia est ainsi un compagnon de route de Vladimir Jabotinsky. Que l’on partage les idées nationalistes de ce dernier ou pas, on reste admiratif devant ce leader brillant, cultivé, élégant et courtois, qui allait de pays en pays, pour prévenir les communautés juives du danger, alors que le nazisme devenait une menace précise pour elles. Il prêchait dans le désert et peu l’écoutaient pour fuir vers la Palestine sous mandat britannique, ou ailleurs.
Leva émigre avec les siens après la guerre. Sa fille, Mimi, décrit Jérusalem quand c’est encore une ville à peine sortie du XIXème siècle. Partout elle croise des hommes et femmes portant un numéro sur l’avant-bras. Elle découvre ce qui s’est passé en Europe pendant qu’elle vivait 22 Mapesbury road avec les siens, sous les bombes allemandes mais ignorant l’ampleur du crime nazi. Léva est quant à lui déçu par ce que devient ce pays rêvé.
La maison des Jochelman existe toujours et on peut la voir sur les sites de localisation. Elle a l’air bien anodine. Peut-être parce qu’elle n’est pas au cœur de Londres mais dans une banlieue d’apparence paisible, « cosy » dirions-nous.
Et pourtant elle vit encore. C’est un capharnaüm, dont seules quelques pièces restent habitées par « Dave », oncle de l’écrivaine.
Dans cette postface, l’autrice revient sur la figure de Zangwill, qui occupe une large place dans la première partie du livre. C’est sans doute lui qui a conduit la famille Jochelman dans cette ville ; c’est encore lui qui a entrainé David, le patriarche, dans sa lutte en faveur des victimes des pogroms, dans ce qui était son pays natal. L’Histoire est faite d’hypothèses, de « si » suivis du conditionnel présent ou passé. Nul ne sait ce qui se serait passé si le cœur des Etats-Unis, atteint depuis le port de Galveston avait accueilli autant de juifs russes que le souhaitait Zangwill. Une autre histoire pour des amateurs d’uchronies.
22 MAPESBURY ROAD
Rachel Cockerell
traduit de l'anglais par Myriam Anderson
éd. La Table Ronde, 2025
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son dernier livre, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023.


