Tous les plaisirs du livre
Tout commence là, avec, entre les mains, un carré ou rectangle de volume plus ou moins significatif que l’on ouvre et ferme selon l’humeur, le temps disponible ou la curiosité : parfois au bout de quelques minutes, parfois au bout de très longues heures. Un livre, on aura reconnu l’objet, est une aventure. Michel Jullien le décrit et son environnement avec lui dans Le format d’un livre, texte réjouissant, vif et gourmand.
Oui, gourmand. Cet adjectif s’impose même si, dès la première page, on apprend que Michel Jullien n’aime pas les huitres. Ce met ne plait pas à tout le monde, il est vrai. Le point commun entre le fruit de mer et le livre est que tous deux s’ouvrent et pas toujours de façon aisée. La coquille de l’un résiste, ce verbe valant aussi pour la tranche de certains livres, et plus encore pour leur contenu. Il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour voir ce que contient l’huitre, tout autant pour certains textes.
Ce souvenir d’enfance par lequel le narrateur débute n’est pas le seul : les mots, les phrases, les pages lui résistaient. On dirait aujourd’hui qu’il était dyslexique ou qu’il avait du mal à séparer les mots pour qu’ils fassent sens. Un difficile apprentissage lui a permis de lire Oui-Oui, d’Enid Blyton. On peut sourire de ce choix. Il en vaut bien d’autres. Les romans de cette écrivaine, et notamment le Club des Cinq ont enchanté des millions de lecteurs, dont celui qui écrit ici et qui a fait ses débuts en lecture avec elle.
Michel Jullien a une autre passion que la littérature (et l’écriture) dans la vie : c’est la montagne. Il a beaucoup pratiqué l’alpinisme qui n’est pas sans rapport avec la lecture. On s’accroche, on s’agrippe à la paroi, et on monte. On atteint des sommets. Disons qu’en lisant Hugo, Tolstoï ou Dickens, on est dans le même mouvement. Ce ne sont là que trois noms au hasard, tout à fait au hasard.
Mais l’objet livre. Revenons à lui. Michel Jullien l’a connu quand il était éditeur dans une maison spécialisée sur le design ou l’art. Le grammage du papier, les teintes qu’il prend, il les connait et prend plaisir à les nommer. Comme il aime retrouver les mots du métier de papetier. Ne boudons pas notre plaisir : « En voici quelques-uns de merveilleux à mon plaisir. Un papier chantonné (défectueux), un bon gros (papier commun), les peilles (ces chiffons qui entrent dans sa composition), le pourrissoir (l'endroit où fermentaient les chiffons), le gouverneau (l'arpète à qui revenait de triturer la mélasse en ébullition), le flotre (un drap d'accueil où repose le papier frais), l'ambalard (la brouette servant à transporter la pâte à papier d'un point de l'atelier à l'autre), la sallerane (l'ouvrière chargée d'étirer la pâte liquide), l'andouille (un grumeau), le bourdonné (un papier ridé), le bachasson (l'apport d'eau à l'instant du broyage), la chanelette, le batadoir, le gerion, le porse et le quet, le boulongeon, l'étresse... »
Le livre est aussi lié au lieu dans lequel on le lit ou l’emporte. Pour ce qui est de lire, je renvoie aux premières pages de Si une nuit d’hiver un voyageur. Calvino précède Jullien, lequel ne laisse plus rien de ce qui touche au livre de côté.
Les lieux sont pour lui essentiels. Ceux où il a vécu, et désormais l’estuaire de la Loire, ceux où il a bourlingué. Je ne dévoilerai rien de son aventure en Thaïlande, avec un exemplaire du Temps retrouvé, ni du sort de La duchesse de Langeais sur un rafiot descendant un fleuve d’Amazonie. Et si d’aucuns aiment se plonger dans Kafka à Prague ou Garcia-Marquez à Bogota, notre écrivain ferait plutôt l’inverse, partant avec l’auteur tchèque en Colombie et son homologue colombien en Europe Centrale. Qui sait si cela n’ouvre pas de nouveaux horizons ?
Un livre mais quel livre ? N’entrons pas dans la question des genres, l’écrivain est omnivore même s’il a ses préférences. Interrogeons plutôt la façon dont sa bibliothèque se constitue, sachant que Michel Jullien est sinon un homme d’ordre, un homme qui aime les classements alphabétiques (et les accointance). Entre Truman Capote et Joseph Conrad, le lien est possible, meilleur encore si Capote « s’encanaille » avec Raymond Chandler, mais comment placer Lewis Carroll ? Une astuce existe, que nous tairons.
La bibliothèque est le meuble le plus délicat à remplir, ou à vider. Tous les lecteurs en ont fait l’expérience. Michel Jullien met en lumière les innombrables tourments que cela crée. Que garder ? Que retirer ? La question de notre futur se pose. Qu’aurons-nous le temps de lire avant nos vieux jours ? Qu’est-ce qui compte parmi tous les trésors accumulés ? Qu’est-ce qui restera ? Et qu’est-ce que cela dit de nous ? Les livres sont notre histoire, c’est évident. Michel Jullien collectionne les éditions en poche de Vipère au poing. Non que ce roman soit son livre de chevet, non, c’est plutôt une sorte de pari. Il dégotte ici ou là des exemplaires et les aligne sur une étagère. Pourquoi pas ? On a vu des collectionneurs rassembler les marque-page. Ils se réunissent chaque année pour échanger. Tous sont adeptes de la « signopaginophilie ».
Comment faire quand on possède plusieurs bibliothèques ? L’auteur évoque une vieille dame : « Annie H* vit en ville, à Rouen, dans un appartement doté d'une bibliothèque grassouillette. Elle possède néanmoins une maison de village en Corrèze, à Uzerche, une autre sur le littoral, à Anglet, deux pied-à-terre fournis de bibliothèques secondaires - mais des trois, y en aurait-il de secondaires ? Bonne lectrice, veuve. Le classement est sage, compréhensible au visiteur. Les livres diffèrent selon les trois lieux et l'on conçoit que leur présence réponde à des époques passées, à des séjours calendaires, à des souvenirs maritaux et de plus récents. Ils parlent du goût des époux H*, des intérêts de son mari défunt, des préférences d'Annie nonagénaire, de ce qu’elle lut après veuvage. Livres de Rouen, livres d'Uzerche, livres d'Anglet, les trois bibliothèques distribuées sur le territoire sont comme trois photographies fondues en une, un cliché promis au prochain effacement mais sur lequel, tant que les livres demeurent aux lieux, l'image tient fidélité à la mémoire d'une vie conjugale ».
Et puis il y a les livres qui vous appartiennent de toute éternité (très relative) et ceux que vous avez achetés chez des bouquinistes, des spécialistes de l’occasion etc. l’auteur parle des livres annotés. Tel lecteur, à l’instar de Montaigne lisant , indique au crayon le début et la fin de sa lecture. Ou bien signifie les diverses étapes qu’il a faites, connaissant quelquefois des difficultés avec l’œuvre de John Locke, un philosophe anglais. Le livre devient journal de bord, voire journal intime. On y raconte des moments de sa vie, on s’y livre (c’est le cas de le dire). Et lire le livre ayant appartenu à un autre nous lie à un autre : « Je lis le livre d'un autre où sont données ses étapes dans le sillage, ses répits, des tranches dans lesquelles à mon tour j'inscris mes propres haltes ; lui et moi convolons dans les mêmes parages, deux lecteurs se poursuivant sur le chemin d'un récit comme si l'auteur n'était plus concerné.
Ces petites connivences avec le lecteur inconnu toucheraient presque à l'ébauche d'un dialogue lorsque, sur un livre de seconde main, des passages sont soulignés. Quelqu'un est passé avant moi.
On pourrait continuer ainsi à dire une passion commune. Une passion silencieuse, amicale, même si deux lecteurs peuvent ne pas lire le même livre avec le même plaisir. Chacun reste libre, en lisant. Oui, libre comme nul autre puisqu’il se donne plusieurs vies et n’est jamais là où on l’imagine, sinon assis dans son fauteuil ou près de sa table de chevet. Le mot, rappelle Michel Jullien, désignait aussi bien une épée qu’un traversin. Pas trop étonnant : pour couper les pages non massicotées, une petite lame est précieuse, avant que nos yeux ne découpent les signes accumulés sur la page.
LE FORMAT D'UN LIVRE
Michel Jullien
éd. Verdier, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


