Un gamin à Rome, de Chico Buarque

« Au kiosque du Corso Trieste, j'ai reconnu une odeur du Brésil. Je ne sais pas si elle venait du papier journal ou de l'encre utilisée à l'époque, mais, une fois adulte, je n'ai plus jamais retrouvé cette odeur. Enfant, à Rio ou à Sao Paulo, je flânais près des kiosques, m'enivrant de cette odeur en feuilletant les bandes dessinées et les albums de vignettes. En Italie, les journaux exposés m'ont appris à lire en italien, car je n'ai jamais pris de cours de langue. Mon italien, je l'avais appris à l'oreille, des mots glanés dans la rue ou des chansons que la cuisinière écoutait à la radio. »

Un nouveau livre de l'écrivain et musicien brésilien Chico Buarque paraît dans sa traduction française en ce début d'année 2026 pour le plus grand bonheur des lecteurs. On connaît le talent et la renommée de Chico Buarque dans la musique ; on a été ébahi par la grâce et l'intelligence de sa plume notamment avec le mythique Budapest. Il nous revient ici avec un récit romanesque et autobiographique tout en sensibilité et humour. Un gamin à Roman se dévore et laisse son lecteur profondément ému dans les dernières pages du livre.

Dans les années 1950 le père de Chico Buarque est nommé professeur à l'Université de Rome. La famille nombreuse déménage et le roman s'ouvre sur la traversée en paquebot, s'étendant sur deux semaines. Notre narrateur a alors neuf ans. Il sera inscrit à l'école américaine de Rome et fera son apprentissage de ce nouveau monde qui l'accueille, de la langue italienne qu'il devra faire sienne à hauteur d'enfant : en se faisant ami avec le fils de l'épicier du quartier, en décortiquant les titres des journaux dans les kiosques, en jouant au football dans la rue et, toujours, invariablement, en étant un grand observateur tant des scènes de la rue que des conversations familiales à la maison.

Le souffle de Rome, tel que perçu par ce garçon brésilien est savoureusement capturé dans les pages de ce livre. Les faits divers et événements qui font l'actualité forment le jeune homme en devenir. Et déjà un aventurier de la vie se révèle, joueur et enjoué, fier et humble, vibrant au gré d'une musique, de couleurs, de mouvements invisibles aux yeux du tout un chacun. Le romancier et le musicien sont déjà là au tréfond de ce garçon. Notre jeune narrateur écrira d'ailleurs sa première lettre d'amour sous la forme d'un roman de deux cent pages en anglais, adressée à la Sandrene de ses rêves, malheureusement sans en garder une copie !

Car c'est bien l'émotion profonde qui chante, pleure et rit dans ces pages. Le lecteur est amusé, interloqué, bercé tour à tour. On se sent bien dans ce conte cinématographique, on tourne les pages, on regarde attentivement les photographies et autres documents insérés dans le texte puis subitement on est en arrêt car une autre narration s'interpose, celle d'un homme bien plus âgé, aujourd'hui, qui retourne sur ses pas, longe les rues de Rome, visite l'appartement de son enfance, et parcourt cette bribe de sa vie passée où il était un gamin à Rome. C'est alors une vie entière qui susurre son étendue à nos oreilles. Une boucle sera bouclée dans les dernières pages du livre. En quelques lignes se résument la grandeur et la tragédie de ce qui se nomme une vie, un destin.

Très beau livre, oeuvre littéraire poignante et mémorable, Un gamin à Rome se lit et se relit avec joie, douceur et intensité.

UN GAMIN A ROME
(Bambino a Roma)
Chico Buarque
Traduit du brésilien par Mathieu Dosse

éd. Métailié, 2026 (v.o. 2024)

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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