Quatre-vingt-dix ans ont passé depuis que la guerre a éclaté en Espagne. En 1939, elle s’est terminée, ou ne s’est pas terminée, selon le regard que l’on pose sur l’événement.
Paco Cerdà raconte la procession qui accompagne le corps de José Antonio Primo de Rivera, chef de la Phalange fusillé en 36, et dont les restes seront portés 467 kilomètres plus loin, à l’Escurial, pendant onze jours et dix nuits. L’événement marque la victoire du franquisme, et le début d’une nouvelle guerre, faite de vengeance et d’oppression, contre les vaincus. Le roman sans fiction de Cerdà montre le triomphe de la mort, qu’elle soit célébrée, ou subie.
Cerdà est journaliste et éditeur. Présents est l’œuvre d’un écrivain, d’abord. Le professionnel s’est documenté et la partie intitulée « sources », rassemble à la fin du livre tous les documents sur lesquels il s’est appuyé. C’est beaucoup plus qu’une bibliographie. L’auteur indique son parcours à travers l’Histoire de cet événement. Récits, témoignages abondent. Parcours aussi, parce que l’auteur a marché sur les traces des Phalangistes, traversé les villes et villages martyrisés sous prétexte qu’ils étaient républicains. Comme nous le savons, la répression a été sans pitié et il suffit pour s’en rendre compte de relire un écrivain français peu suspect de collusion avec la République : Bernanos. Comme nous le lisons ici, comme nous l’avons lu dans Pas pleurer, le roman de Lydie Salvayre, le romancier et pamphlétaire a assisté aux crimes, lesquels n’ont pas vraiment troublé le clergé. Or catholique et monarchiste, Bernanos avait tout pour se sentir proche du camp franquiste. Mais voilà, il avait une conscience. Et c’était un révolté.
Parmi ceux qui accompagnent la procession des chemises bleues, il y a des représentants de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Il y a aussi et surtout des intellectuels et écrivains espagnols qui glorifient ce moment extatique. Une extase qui vient de loin : les scènes de procession rappellent l’Inquisition. A ceci près que la lumière électrique a remplacé les flambeaux. La même ferveur accompagne le chef mort.
Peut-être est-ce là ce qui rend ce livre si « présent » : Paco Cerdà décrit avec minutie les cortèges, raconte chaque étape du trajet, jour après jour, comme s’il s’agissait d’un chemin de croix. L’analogie n’est pas hasardeuse. Parmi les innombrables termes élogieux qui qualifient José Antonio, certains l’identifient au Christ, dans sa Passion. Le chef fasciste est une réincarnation de celui qui est mort sur la croix. Passé dans un village, il est censé y avoir accompli des miracles. Avant qu’on ne l’enterre à l’Escurial, lieu où reposent les rois d’Espagne, on rappelle des épisodes bibliques, afin de lui donner une filiation légendaire.
D’autres procédés le magnifient. Ainsi, dès la première page, une série de mots le désignent, tous commencent par une majuscule. Il est ainsi « Le Maitre, le Glorieux Martyr, l’Eternel César ». Les termes hyperboliques abondent, qui sont comme autant de projecteurs lancés vers le ciel. La scénographie choisie, l’importance des nuits qui rassemblent les foules (parfois contraintes) rappellent les films de Leni Riefenstahl tourné à la gloire du régime nazi.
Pourquoi cet apparat ? Le présent nous le rappelle : « Il faut pénétrer l’inconscient, détourner la raison, dominer les résistances, exciter l’émotion pour favoriser la communion ». Et puis l’essentiel : « C’est l’esthétique guerrière (…) qui recherche la soumission par la plus primitive des réactions : la peur ».
Cette peur qui ne quittera plus l’Espagne jusqu’à la fin du dictateur, ou presque.
Chaque partie du roman s’ouvre sur une étape du cortège funèbre vécu comme un spectacle. Ensuite, vient ce que l’on ne voit pas, ce que l’on devine pourtant. Des scènes qui ne dépareraient pas sur les toiles et dessins de Goya. Des scènes de massacres, dans toutes les circonstances et les lieux possible, des humiliations et le silence imposé à tout un peuple.
Paco Cerdà raconte avec minutie, en écrivain, certes, mais aussi en historien soucieux de ne rien omettre. Quand il relate des fusillades, il énumère les professions des victimes. Il désigne les lieux, une place publique, une caserne, une prison. Il tente l’exhaustivité pour caractériser les victimes. L’émotion nait, la poésie même : « Il y a bien des manières de représenter quarante-sept. Donner le nom de leur mère, énoncer les villages dont ils sont originaires, leur associer les noms de leurs enfants, rappeler les noms de leurs épouses et de leurs fiancées, évoquer la première femme qu'ils ont embrassée, nommer la dernière personne qu'ils ont enlacée, révéler le plus grand rêve qu'ils caressaient, confesser les pensées que chacun d'entre eux ont eues hier soir, la veille de leur exécution, dans la quiétude lugubre de leur dernière nuit en vie, seuls avec eux-mêmes dans leur cellule ».
Chaque histoire touche parce que la plupart du temps elle concerne des êtres fragiles, des misérables (la désignation hugolienne est la meilleure), des femmes atteintes dans leur corps, des instituteurs de village forcés d’abjurer, de se renier, mais sur quoi ? Sur leur goût du savoir, de la science, et sur leur désir de transmettre aux enfants démunis des campagnes d’Andalousie ou de Castille. La dictature n’aime pas les professeurs, elle n’aime pas la science et ses premières victimes sont toutes désignées de ce fait. Là aussi, Présents résonne au présent, de façon sinistre, quand on songe à tel secrétaire d’Etat à la santé qui rejette les vaccinations élémentaires. Un exemple parmi d’autres.
Paco Cerdà, dans la lignée de Javier Cercas, creuse l’Histoire de son pays, montre l’ombre et la lumière. Les « tchékas » organisées par des chefs staliniens rappellent que cette guerre, à l’instar de toutes les autres, n’oppose pas des bons et des méchants. Des républicains sincères, des prêtres ou de simples individus hors de la politique ont subi la violence des émules locaux du dictateur soviétique.
Paco Cerdà montre les ruines du pays et suggère ce que chaque conflit laisse trainer derrière lui. Des phrases nominales disent ce qui reste : « On n'écrit pas ce que l'on veut. Et on ne voudrait pas écrire camion peloton cimetière escouade sang chars tranchées fosse corps Severina Cesáreo Elías Esteban Martín Pantaleón Valerio Santiago Prudencio Constantino Antonio Demetrio Siro Agapito Vidal Juan Miguel José Fernando José Ángel chaux terre nuit oubli, car c'est ce qui s'ensuit. L'horreur devenue routine, la plus sinistre des horreurs. Toutefois, dans le règne des mots, il y a des instants où l'on peut choisir la fin et écrire ce que l'on veut. Ainsi, on cherche des vers ». Il faut en effet rebâtir avec la poésie, ou la beauté. Les mots sont synonymes.
PRÉSENTS
Paco Cerdà
traduit de l'espagnol par Cécile Pilgram
éd. Gallimard 2026 (v.o. 2024)
Sortie en librairie le 9 avril
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


