« La curiosité était sa Muse : elle pouvait l'expédier à des milliers de kilomètres par voie de terre ou de mer dans le but d'observer une physionomie tragique à la fenêtre d'un bus, non par humanité mais par soif de savoir. »
Dawn Powell est une romancière, nouvelliste, diariste et dramaturge new-yorkaise décédée en 1965. Son oeuvre est riche et compte une vingtaine de romans. Grâce à la maison d'édition La Table Ronde nous pouvons nous plonger dans quelques uns de ses écrits. Tourne, roue magique vient de paraître dans une très belle et nouvelle traduction d'Anouk Neuhoff. Comme toujours avec cette merveilleuse maison d'édition l'objet livre lui-même est beau. Sans parler du bonheur de lecture, immense, qu'il nous offre. Récit d'un autre temps et pourtant d'une actualité flagrante Tourne, roue magique est une immersion dans le New-York du début du siècle dernier, et au cœur de l'univers littéraire : la vie de l'écrivain, de son personnage, des mondanités et préoccupations éditoriales.
Dès les premières pages du livre nous sommes portés au plus près de Dennis Orphen, jeune écrivain qui s'est installé à New York. Son deuxième roman est en passe de sortir en librairie et c'est maintenant qu'il réalise que son roman est basé sur la vie de sa meilleure amie, Ellie Thorne, ex-épouse d'un écrivain célébrissime. Secrètement il lui voue un amour absolu mais cela ne l'a pas empêché de dévoiler les secrets et désarrois de cette femme. Il est curieux de tout, après tout, et il a bien nourri le livre de son imaginaire, se dit-il pour se justifier à ses propres yeux...
Le lecteur séjournera dans les pensées de Dennis, d'Ellie, mais aussi de Corinne, l'amante de Dennis et de tous les personnages secondaires qui donnent chair au roman. New York est un personnage central bien entendu : ses rues, sa vie nocturne, ses cafés et salons, ses mondanités, son milieu littéraire et artistique, son souffle, sa vibration particulière. Naturellement nous côtoierons les éditeurs, pénétrerons l'univers de l'auteur célébrissime Andy Callingham, grand amour et ex-époux de notre Effie.
Effie, elle, s'apparente aux personnages hors du temps que nous avons admiré et tant aimé dans les grands classiques anglais. Cela seul, faire pas au côté d'Effie, s'imbiber de son âme pure, rêveuse, amoureuse, tant digne que dans le déni, vaut le détour. Sans oublier l'agacement et la fascination que nous ressentirons à l'égard de Dennis, à tour de rôle homme imparfait et écrivain sublime. La figure de l'écrivain est une énigme intemporelle, et ici il nous sied de nous fondre en ses pensées, de voir le monde par son regard...
L'on pourra se demander si tous les personnages de ce roman n'ont pas un quelque chose de « l'écrivain », si tous n'ont pas emprunté un quelque chose à la fascinante Dawn Powell, une des rares personnes connues à être enterrée dans le cimetière de Hart Island, ou, qui sait, l'on est peut-être en présence d'écrivains qui ont réellement vécu à son époque, tel Hemingway qui disait l'admirer et qu'elle côtoyait dans son quotidien à Greenwich Village (quartier de New York où elle habitait).
Tourne, roue magique est drôle, lumineux, jubilatoire et poignant à chaque page. Il nous offre une envolée dans un autre monde, un autre temps, pour mieux déchiffrer l'âme humaine de tout temps et en tous lieux. Grâce et légèreté chez Dawn Powell se conjuguent avec une force vision philosophique que l'on voudra revivre toujours et encore en lisant ses autres livres.
TOURNE, ROUE MAGIQUE
(Turn, Magic Wheel)
Dawn Powell
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anouk Neuhoff
éd. La Table Ronde, 2026 (v.o. 1936)
Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.


