L’artiste est une drôle de bête!

Je vous rapporte ici une histoire ancienne. Je l’ai lue un jour dans un livre de contes et légendes, traduction d’une langue asiatique. Je n’ai plus ce livre sous la main, et ses références m’échappent, mais l’histoire m’est restée en tête. La voici :

Une école de beaux arts fort réputée en Chine avait pour coutume d’inviter une fois l’an un grand maître calligraphe faire une conférence sur l’authentique travail du peintre auprès des étudiants. Précisons que le calligraphe est peintre dans l’art asiatique, ainsi que souvent poète et d’ailleurs également moine zen, en ce temps-là.

Chaque année différents maîtres étaient sollicités, et en de rares occasions un grand maître acceptait l’invitation. Or il arriva une année où l’invitation ne fut acceptée par aucun grand maître ni par des confrères aguerries à l’art du pinceau.

Li-CHENG-919-967-ASolitaryTempleamidClearingPeaks-HangingScroll-InkandLightColorOnSilk-1870x677mmUn villageois, ami de longue date du directeur de l’école, vint lui rendre visite. Soucieux de voir son ami affecté par ce mauvais signe du destin il lui parla d’un voisin qui vivait dans une demeure modeste et retirée au sommet de la montagne. Cet homme produisait des oeuvres d’art qui touchaient profondément le coeur, et avaient le pouvoir de transformer toute personne amenée à y poser le regard, lui dit-il. Le directeur d’école n’était point convaincu de la proposition de son ami d’enfance, homme intègre mais si peu connaisseur en matière d’art. Touché pourtant par le dévouement qui se lisait dans la proposition insolite il accepta d’aller voir le travail de l’homme en question.

Il rendit visite à l’homme, à l’impromptu. La petite cabane était déserte. Il se permit d’entrer. Transpercé par les quelques feuillets qui trainaient par terre, travail récent de l’homme à en juger l’encre encore humide il partagea instantanément le point de vue de son ami. Jamais il n’avait vu un tel travail.

L’homme fut invité via l’ami. Il avait accepté l’invitation à la seule condition que personne ne vint à le déranger avant ou après sa prestation. Le jour de la conférence arriva. Tous les étudiants et bon nombre d’éminences locales et régionales assistaient à l’événement.

L’homme se présenta à l’heure. Bien entendu il ne payait pas de mine ! Hochant la tête en guise de salutation il ne prononça pas un mot. Il vint se poser au centre de la salle. Lentement et longuement il frotta la bâtonnet d’encre dans l’encrier de pierre en y versant avec parcimonie l’eau pour délayer l’encre sèche. Lorsque cela fut fait, il se mit à quatre pattes par terre, en position d’arrêt, tel le chien de chasse. Et ne bougea plus, son regard figé sur un lointain indéfini. Qu’ils fussent ouverts ou fermés les yeux n’auraient pas été plus expressifs, ils n’étaient manifestement pas tournés vers l’extérieur….

Les lignes chaudes Paul Klee

Et le temps passa.

Et le temps passa sans qu’il ne se passe rien ! Les étudiants s’impatientaient, les éminences s’offusquaient. Quelques uns se levèrent et quittèrent la salle, véhéments de rage. D’autres se sentirent tristes pour ce pauvre homme ainsi posté au milieu d’eux. Quelques uns, bien rares, ne virent pas le temps passer, passionnés et éberlués par un quelque chose qui circulait autour du pauvre homme, qui se dégageait peut-être de lui ou l’alimentait depuis tout alentour.

Un temps interminable passa ainsi. Le directeur de l’école se maudissait mais par respect pour l’audience qui était demeurée dans la salle il resta là, impassible. C’est alors que subitement l’homme se mut. Ses gestes furent si rapides, si précis que personne ne le vit réellement agir. En un rien de temps une oeuvre était posée sur le papier, l’homme s’était levé et était parti, il s’était tout comme évaporé. Tous eurent le souffle coupé. Le résultat produit était si parlant, si sublime de pureté et de profondeur qu’ils en étaient bouche bée.

Cette histoire fut inscrite dans la mémoire de l’école de beaux-arts en question qui en devint encore mieux classée et mieux réputée. Le directeur de l’école s’était levé en cet instant fatidique où tous étaient ébahis et se demandaient quelle était la leçon à tirer de cette expérience hors du commun pour prendre la parole et offrir une conclusion digne de cette conférence singulière.

Calligraphie ILJIMA Shunkei«  Une oeuvre ne vous viendra jamais de l’extérieur. L’artiste passe une vie à s’alimenter de ce qu’il voit et vit dans son quotidien, de ce qu’il contemple dans la nature et chez son entourage. Il ingurgite et intègre, digère et assimile. Puis il se met à travailler. Mais ne nous y trompons pas, le travail est intérieur. Il peut être long, il peut être douloureux en ce que son créateur navigue dans le flou sans le moindre soupçon de ce qui est en train de prendre forme en lui, de ce qui va être exprimé. Celui qui se hâte de boucler cette phase de gestation ne sera jamais maître, ni dans la vie, ni dans son art. La maîtrise est chose intérieure. Une oeuvre, lorsqu’elle est pleine et entière peut couler sur le papier et offrir le vide à l’artiste, une paix gagnée qui lui dira comme ses désirs ont été assouvis. Cette beauté qui aura pris naissance au travers de son pinceau embrassera naturellement tous ceux qui s’en approcheront. »

 

Les oeuvres présentées dans l’article, dans l’ordre d’apparition, sont de :
– Hans Hartung (1904-1989),
– Li Cheng (919-967),
– Paul Klee (1879-1949),
– Lijima Shunkei (1906-1996).

Le poème calligraphié par Lijima Shunkei provient du Dit des Heike et se traduit en français par  :
La nuit tombant en voyage, de l’ombre d’un arbre
je fais mon gîte et ses fleurs deviennent pour un soir
mes hôtes.”

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