Martin Amis et Will Self au McNally Jackson

Imaginez une belle librairie, avec de très belles sélections de livres, sur deux étages avec un coin café paisible et une atmosphère tant enveloppée que vibrante de lettres. Imaginez maintenant ce lieu dans le quartier Soho de Manhattan. Et imaginez enfin un événement qui y réunit deux magnifiques auteurs Anglais : l’emblématique Martin Amis, monument des lettres et de la critique littéraire britannique et le sulfureux journaliste et écrivain Will Self!

Voilà, c’est là que ça se passe… Et c’était cette semaine, le 29 octobre :

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J’eus l’immense plaisir d’y assister et fort heureusement je m’y étais rendue une heure avant le début de l’événement, heure à laquelle il ne restait déjà plus que quelques rares places assises disséminées de droite et de gauche. Avec mes voisins de siège nous rigolâmes, heureux et excités d’attendre ensemble ce moment fatidique de l’entrée en scène des artistes ! Et chacun de feuilleter son exemplaire du livre de l’un ou l’autre des auteurs, berçant la douce idée de voir sa copie signée et dédicacée en fin de soirée.

Et puis ils arrivèrent. La librairie avait versé son verre de vin au gentleman Amis qui arriva en savourant son blanc, se resservant de temps à autre pendant que nous, dans la salle, nous enivrions de boire ses paroles et perdions la tête de nous laisser percuter par les interjections du cher Self.

Le programme de la soirée comprenait un échange entre les deux écrivains, puis une lecture des livres qu’ils présentaient et pour finir des questions et réponses très attendues par l’audience nombreuse, certains chanceux assis comme moi et les autres debout qui réchauffaient la salle de leur souffle passionné.

Les livres de Martin Amis sont publiés aux éditions Gallimard en France. Il présentait ici son livre « Lionel Asbo », traduit par « Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre ». Will Self de son côté est également largement traduit en français ; il est publié aux éditions de l’Olivier. Il présentait ici son dernier livre « Umbrella », finaliste du Man Booker Prize 2012.

Lionel Asbo  Umbrella

La soirée commença par une lumineuse introduction de Martin Amis, en critique littéraire éclairé à l’humeur aiguisé. « Nous sommes de ces frères littéraires qui s’opposent parfaitement, tels James Joyce et Nabokov ou Jorge Luis Borges et Joyce Carol Oates ! L’un cheminant sur ses sentiers balisés où il accueille et choie le lecteur, l’autre n’ayant en tête que de le semer, sans prendre garde de respecter les règles de la ponctuation ni d’offrir des paragraphes dignes de ce nom c’est à dire d’une longueur raisonnable…”

Les fous rires de la salle faisaient écho aux sourires amusés de Will Self qui rattrapa au vol la balle lancée par ce grand Martin Amis, à qui une amitié de longue date le lie. “Il est des écrivains qui du haut de leur tour de contrôle ne lâchent les rênes à aucun moment, répliqua-t-il, et puis d’autres qui courent sur les pistes de décollage… ” Sans oublier, bien entendu, ajouta-t-il, que l’ombre de Martin Amis pèse sur tous les écrivains mâles britanniques, soumis à l’angoisse de l’influence qui règne ainsi sur leur travail : « la peau calleuse de la paume de Martin Amis caressant leurs efforts avec bien peu d’indolence» ! Et puis,  j’aime être incompris (misunderstood) nous lança-t-il, les yeux brillants de malice ! Ainsi donc, il affirma qu’il ne “présenterait ses excuses à aucun lecteur qui serait perdu au fil de la narration”, que surtout, nul ne s’attende à trouver sous sa plume des métaphores en veux-tu en voilà, ni des deux points ouvrez les guillemets et encore moins des chapitres en bonne et due forme… Je n’écris pas pour être lu, mais pour le lecteur, sous-entendu mon lecteur idéal, nous fit-il comprendre avec son sourire de mauvais garçon pétillant de candeur !

Martin Amis convint qu’aucun bon écrit ne fut jamais le fruit d’un travail destiné à une réussite commerciale, néanmoins, il ne fallait pas non plus tomber en désamour du lecteur comme ce fut le cas de l’auteur de « Finnegans Wake » !

Martin Amis au McNallyLa joute verbale délicieuse entre ces deux charmants érudits reprit de plus belle et continua sans perdre de sa superbe. Les références aux écrivains et à leurs livres, sans cesse dotées du sel de leur formules piquantes n’eurent de cesse de ravir la salle…

Le seul jugement de valeur qui prévaut, furent-ils d’accord, est celui du Temps. Or ce Temps-là, lui-même, est révolu remarqua Will Self! Le roman dans sa forme actuelle est vouée à disparaître. On ne sait ce qui le remplacera mais c’est une évidence que les nouvelles habitudes de vie des jeunes générations qui ont grandi avec les nouvelles technologies, smartphones, tablettes et réseaux sociaux interactifs allumés 24heures sur 24heures ferment la porte à une attention longue, soutenue et mono-directionnelle nécessaire à la lecture d’une œuvre littéraire ; il est bien inenvisageable dans ce nouveau paysage que téléphones, ordinateurs et tablettes restent en veille les quinze à trente heures durant qui sont nécessaires à la lecture d’un roman conséquent.

De toute manière, l’esprit formé par le monde digital n’est pas le même que celui d’un cerveau littéraire. Martin Amis comparait le cerveau de l’ère digital à de longues et multiples dreadlocks pendouillant autour de la tête… Néanmoins plutôt que de présager la disparition de l’écrivain-romancier actuel il le voyait devenir progressivement très minoritaire dans le paysage de l’édition. Il ne sera certainement plus à faire mille tournées et présentation de ses écrits, constamment par monts et par vaux compléta Will Self. Ah je me rappelle du temps, pas si lointain, où l’écrivain était un Monsieur respecté et respectable !

Tranquillement ils mirent fin à leur échange et nous offrirent chacun lecture d’un extrait de son livre. Martin Amis nous dit qu’il veillerait à faire court connaissant les habitudes de son ami qui se lançait dans des lectures interminables !

Nous écoutâmes donc la voix et le timbre chaleureux de Martin Amis, ses formules fabuleuses et très vite le micro fut tourné vers Will Self.

Will Self au McNallyIl se leva et debout se plongea dans sa lecture. Ciel que ce fut beau, voire époustouflant. De sa voix profonde, de ses intonations d’acteur de théâtre ou de conteur d’histoires Will Self donna vie aux quelques pages de son livre qu’il nous lut. Il prêta ses voix multiples à ses personnages hors du temps et la salle s’emplit alors d’images extraordinaires, de mirages merveilleux et d’un univers sorti tout droit d’un Alice au pays des merveilles habité par les personnages et les décors sombres d’un Dickens, le tout n’étant que du pur Self, Will de son petit nom. J’eusse voulu que la lecture jamais ne s’arrêtât mais les bonnes choses ont toujours une fin…

Les questions et réponses purent battre alors leur plein. Je ne retiendrais pour les besoins de cet article qu’un seul volet d’échange : « Qui est le lecteur idéal ? » leur demanda-t-on.

« Celui qui a les affinités parfaites pour me comprendre et qui est simultanément à l’opposé parfait de mes affinités et vibrations » fut la réponse de Will Self.

« Le lecteur de 20 ans que je fus autrefois lorsque je découvrais un livre, un Nabokov par exemple, et que je me disais, voilà, cet écrit me parle, je vais lire toutes les œuvres de cet homme car cet écrivain-là est pour moi ».

Vous pouvez consulter le site de cette belle libraire, le McNally Jackson ici.

Les photos des deux écrivains proviennent de ce site où vous pourrez lire les citations exactes tirées des paroles émises lors de la soirée, dans leur langue originale (en anglais).

 

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