Tsundoku, ou l’art de ne pas lire tous vos livres !

Cet article de Kevin Mims est paru dans le New York Times, le 8 octobre dernier. En lisant l'article j'ai eu le sentiment qu'il parlait de moi, de mon rapport aux livres. Puis j'ai pensé que tous les amoureux de livres se reconnaîtraient dans le phénomène décrit ici. Voilà pourquoi j'ai eu envie de le traduire et le partager avec vous, mes amis lecteurs.

J'ai bien plus de livres dans ma bibliothèque que je ne pourrais jamais lire dans au cours des années qui me restent à vivre, et pourtant, tous les mois j'en rajoute une dizaine dans mes étagères. Des années durant j'ai culpabilisé de faire cela, jusqu'au jour où j'ai lu un article de Jessica Stillman sur le site internet du magazine Inc. qui s'appelait «  Pourquoi vous devriez vous entourer de bien plus de livres que vous ne pourrez jamais avoir le temps de lire ». Stillman expliquait qu'une bibliothèque personnelle bien trop grande à épuiser en une vie « n'est pas signe d'ignorance ou d'échec », mais plutôt d'« une distinction ». Son argumentaire formait une variante sur le thème précédemment livré de Nassim Nicholas Taleb, dans son best-seller de 2007, « Le Cygne Noir », un livre qui parlait de l'impact démesuré produit sur nos vies par des événements d'ampleur et totalement imprévisibles. On pourrait résumer le propos de Taleb comme suit : même si les gens ont tendance à valoriser ce qu'ils savent plus que ce qu'ils ne savent, ce sont les choses que nous ne savons pas, et que nous ne pouvons donc imaginer, qui ont tendance à modeler le plus définitivement notre monde.

La bibliothèque d'une personne est souvent la représentation symbolique de son esprit. Quand on a a renoncé à étendre sa bibliothèque personnelle, on a atteint le stade où l'on pense savoir tout ce que l'on a besoin de savoir, et que le manque d'autres savoirs ne peut pas nous nuire. On n'a alors nullement le désir de croître intellectuellement. L'homme à la bibliothèque en expansion constante comprend en revanche que c'est important de continuer à être curieux et ouvert aux nouvelles idées, aux nouvelles voix.

Taleb poursuit en défendant l'idée qu'une bibliothèque personnelle « devrait contenir une part de ce que vous ne connaissez pas proportionnelle à vos moyens financiers, niveau d'endettement et de capital l'immobilier. Vous accumulerez plus de connaissance et plus de livres, dit-il, en prenant de l'âge, et ainsi le nombre croissant de livres non lus vous toisera depuis les étagères d'un air menaçant. C'est naturel ; plus vous saurez de choses, plus étendues seront les rangées de livres dans votre bibliothèque que vous n'aurez pas lus. Appelons cette collection de livres non lus une antibibliothèque ».

« Un meilleur mot pour désigner ce dont nous parlons ici serait tsundoku, un mot japonais qui fait référence à une pile de livres que vous avez achetés mais que vous n'avez pas encore lus. »

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Je n'aime pas trop ce mot de Taleb : antibibliothèque. Une bibliothèque est une collection de livres dont un grand nombre demeure non lu durant de longues périodes. Je ne vois pas en quoi cela relèverait d'une antibibliothèque. Un meilleur mot pour désigner ce dont nous parlons ici serait tsundoku, un mot japonais qui fait référence à une pile de livres que vous avez achetés mais que vous n'avez pas encore lus. Ma bibliothèque personnelle est composée d'un dixième de livres lus et neuf dixièmes de tsundoku. Je dois avoir autour de 3000 livres. Mais une partie de ces livres sont des anthologies ou des compilations de divers livres. Je possède beaucoup de volumes de « Library of America », une collection qui publie les œuvres complètes d'auteurs tels que Dashielle Hammett et Nathanael West en un seul volume. Et donc ma bibliothèque de 3000 livres comprend plus de 6000 œuvres. Une fois que j'ai lu un livre, souvent je le donne ou je le vends dans un marché de livres d'occasions. Il en résulte que mon tsundoku est toujours en train d'augmenter alors que le nombre de livres chez moi que j'ai déjà lus se maintient dans une fourchette de quelques centaines de livres.

Mais, en vérité, le tsundoku ne parvient pas à décrire la plus large part de ma bibliothèque. J'ai chez moi un grand nombre de recueils de nouvelles, d'anthologies de poésie et de livres d'essais. J'ai achetés ces livres en sachant que je n'allais probablement pas lire tout ce qui se trouvait dedans. Les gens comme  Taleb, Stillman, et celui qui a inventé le mot tsundoku semblent reconnaître uniquement deux catégories de livres : ceux qui sont lus, et ceux qui ne sont pas encore lus. Mais tous les amoureux de livres savent qu'il y a une troisième catégorie qui se tient quelque part entre ces deux-là : le livre partiellement lu. A peu près n'importe quel ouvrage rangé parmi les livres de référence d'un amoureux de livres rentre dans cette catégorie. Personne ne lit le « American Heritage Dictionary » ou le Thesaurus de Roget du premier mot au dernier. Un de mes livres préférés est « The Stanford Companion to Victorian Fiction » de John Sutherland. C'est une étude fascinante, déterminée et pleine d'esprit sur les romans et romanciers de l'époque victorienne, en partant des plus connus (Dickens, Trollope, Thackeray) et en passant par ceux qui ont été oubliés à juste titre (Sutherland décrit les romans de Tom Gallon comme des romans « sous-Dickensiens de sentimentalisme et de petites vies à Londres, à l'écriture elliptique et au style sans grâce »). Cela fait vingt ans que j'ai ce livre et qu'il me procure un plaisir immense, mais je doute que je puisse un jour avoir lu jusqu'au dernier mot qui s'y trouve, pas plus que je ne pourrais épuiser le contenu des dizaines d'autres livres de référence de ma bibliothèque.

De la même manière c'est rare que je lise des biographies dans leur intégralité. Les biographes ont cette fâcheuse tendance de vouloir inscrire toute micro miette d'information possible et imaginaire dans leur écrit. Ça m'est bien égal de savoir quel était le détail des bulletins de notes de Ogden Nash quand il était en primaire, ou combien de malles de vêtements Edith Wharton transportait avec elle quand elle a traversé l'Atlantique pour s'installer en France. Il y a des centaines de biographies dans ma bibliothèque personnelle. J'ai lu différents passages d'une bonne partie de ces ouvrages mais il y en a bien peu que j'ai lu intégralement. Il en est de même pour les livres de correspondances. A chaque fois que je termine une œuvre disons par exemple de Willa Cather, j'ai envie de sortir le volumineux tome de ses correspondances (« The Selected Letters of Willa Cather ») et cerner son personnage lorsqu'elle ne se trouvait pas à « sa table de travail ».

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On ne peut pas répertorier ces livres parmi ceux que j'ai lus, ni parmi ceux que l'on étiquetterait de tsundoku. A l'instar de la majeure partie de ma bibliothèque ils séjournent dans la zone crépusculaire* de ceux qui sont partiellement lus. Taleb dit que « les livres lus ont largement moins de valeur que ceux qui ne sont pas lus. » parce que les non-lus peuvent vous enseigner des choses que vous ne savez pas encore. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec lui. Je pense que c'est une bonne idée de stocker dans votre bibliothèque aussi bien des livres que vous avez lus que ceux que vous n'avez pas lus. Mais tout aussi important est cette troisième catégorie de livres : ceux que vous n'avez pas lus dans leur intégralité et dont vous ne ferez jamais le tour dans leur entièreté.

Voir un livre que vous avez lu peut vous rappeler beaucoup de choses que vous avez déjà apprises.
Voir des livres que vous n'avez pas lus peut vous rappeler qu'il existe beaucoup de choses qu'il vous reste à apprendre.
Et voir des livres que vous avez partiellement lus peut vous rappeler que la lecture est une activité dont vous espérez que vous n'arriverez jamais à bout.
Les Japonais ont peut être un mot pour dire cela.

Kevin Mims habite à Sacramento et travaille à la librairie Avid Reader, dont il a partiellement lu la majorité des livres en stock.

*Notes de traduction : 
- J'ai fait le choix de laisser les titres des ouvrages cités en anglais.
- "zone crépusculaire" est la traduction de Twilight Zone en anglais.

L'image présentée en début d'article représente "La Maison Blanche de Martine Colliander".

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