Yiyun Li au sujet de Toni Morrison

Toni Morrison est décédée le 5 août dernier (2019). Bien des écrivains et médias lui ont rendu hommage. J'ai choisi pour les pages de Kimamori de traduire un document audio de la BBC où l'écrivaine chinoise Yiyun Li parle de l'apport de Toni Morrison pour elle en tant qu'être humain et autrice. Le document sonore dure quelques minutes. Les propos de Yiyun Li ont été traduits pour vous par Yassi Nasseri.

« J'ai entendu parler des écrits de Toni Morrison quand j'étais étudiante à l'université de Beijing. À cette époque - c'était au début des années 90 - un certain nombre d'écrivains américains venaient de faire leur entrée auprès du public chinois, tous publiés par des éditeurs chinois en anglais. Mais il s'agissait essentiellement des Hawthorne, Hemingway, Fitzgerald, Faulkner : les écrivains classiques - considérés comme tels par les éditeurs chinoises – même si ça s'étendait à John Updike ou Saul Bellow. J'avais un professeur d'anglais qui venait des États-Unis et c'est elle qui me parla pour la première fois de Toni Morrison ; mais l'on ne pouvait pas trouver ses livres en Chine. Il y avait toutefois une bibliothèque à Beijing, “Pekin Library”, qui n'était pas ouverte au public, elle était réservée à un petit groupe de privilégiés. Un ami de mon père qui était ingénieur aérospatial avait accès à cette bibliothèque et il a emprunté des livres de Toni Morrison pour moi ; le tout premier de la liste était Beloved.

Vous étiez fermement résolue à trouver les romans de Toni Morrison d'une manière ou d'une autre, n'est-ce pas ?

C'était probablement dû à ce professeur. Vous savez, elle venait des États-Unis, et c'était dans les années 90. Nous ne voyions pas souvent des américains à Beijing à l'époque et elle parlait si passionnément de Toni Morrison.

Et quand vous l'avez lue, quelle a été votre première impression ?

« J'ai abordé son œuvre avec Beloved et j'ai été dévastée par le langage employé qui ne ressemblait absolument à rien de ce que j'avais lu jusque là en anglais. »

J'ai abordé son œuvre avec Beloved et j'ai été dévastée par le langage employé qui ne ressemblait absolument à rien de ce que j'avais lu jusque là en anglais. Vous savez, quand on apprenait l'anglais, on était habitué à faire attention à des éléments du langage. J'étais habituée à analyser chaque phrase en regard des structures grammaticales. Tout pouvait être décortiqué. Mais Beloved, le langage de ce livre, c'est quelque chose que vous ne pouvez pas décomposer. Ça relèverait presque de la sensation physique et j'étais emportée par cette sensation. Je n'avais pas imaginé que l'on puisse écrire en anglais de cette manière.

(petit rire de l'animateur). Vous avez écrit sur ce que représentent les écrits de Toni Morrison pour vous, non pas uniquement de par leur langage et des histoires narrées. Vous avez dit avoir compris en la lisant que le langage protège l'Histoire. Qu'est-ce que vous entendez par là ?

Je viens d'un pays communiste et pour avoir vécu la propagande pratiquée par la censure je suis très sensible à la manière dont on peut tordre et manipuler l'Histoire. Ceux qui ont le pouvoir d'utiliser le langage de manière trompeuse (et le terme est un euphémisme) vont jusque faire acte de dissimulation. C'est quelque chose que l'on voit même aux États-Unis aujourd'hui. En tout cas, c'est quelque chose de plus répandu qu'avant. Et je pense que l'Histoire est vulnérable face à ces attaques, portées par toutes sortes d'abuseurs et de malfrats du langage. J'ai compris cela grâce à Toni Morrison, sa foi dans la simple vérité qu'elle parvenait à restituer. Vous savez, la manière dont elle raconte l'Histoire des États-Unis. C'est presque comme si elle créait un espace tangible pour quelqu'un comme moi, et que cela me permettait de trouver la liberté d'écrire sur un fait historique.

« C'est presque comme si elle créait un espace tangible pour quelqu'un comme moi, et que cela me permettait de trouver la liberté d'écrire sur un fait historique. »

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Quand j'ai écrit sur la révolution culturelle je pense que j'ai déplu à une partie du public chinois. Ils venaient me voir et me disaient : de quel droit écrivez-vous sur une période qui s'est déroulée bien avant que vous soyez adulte. J'avais 4 ans lorsque la révolution culturelle a pris fin. Et puis ils me disaient : de quel droit écrivez-vous sur la face sombre du pays. Et je répondais toujours en disant “Est-ce que vous iriez voir Toni Morrison pour lui dire de quel droit écrivez-vous sur l'esclavage alors que vous êtes née bien après son abolition”. Ou encore pour lui dire vous ne pourriez pas écrire sur les bons côtés des États-Unis pour que les ressortissants du pays se sentent fiers. Pour dire les choses autrement, il me semble que Toni Morrison est immense par sa présence et que cela seul crée un espace pour moi et me permet d'avoir confiance dans ce que je souhaite faire. »

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