Arrêt d’urgence, de Belinda Bauer

L'enfant père

Pour la toute première fois de son histoire, le prestigieux prix littéraire Man Booker a retenu en 2018 un polar dans sa sélection. Et ce thriller noir n'était autre qu'Arrêt d'urgence de Belinda Bauer. C'est une heureuse nouvelle pour le genre, mais également une juste appréciation du talent de l'écrivaine. Car si le roman est bien un polar, il emprunte la teinte noir pour mettre en lumière les affres d'une enfance perdue et un drame social aux multiples branches. Les travers humains, féminins et masculins, sont démasqués sans violence ; le malheur d'enfants grandis trop vite rendu poignant au cœur d'une histoire moralement insupportable. L'ensemble est bien tenu. Haletant, tendre et tragique, Arrêt d'urgence est une excellente lecture estivale mais peut se dévorer en toute saison !

Une femme enceinte tombe en panne d'essence sur la route. Elle laisse ses trois enfants dans la voiture et leur demande de l'attendre pendant qu'elle part chercher, à pied, une cabine téléphonique pour appeler les dépanneurs. Or les enfants attendent, et attendent, sans voir leur mère revenir. L'aîné, un garçon de 11 ans, prend les choses en main : ils vont aller à sa recherche. La plus jeune des trois enfants a trois ans. Ils ne retrouveront pas leur mère mais une voiture de police les recueillera. De retour à la maison ils vivent des jours anxieux où les policiers sont souvent à la maison, discutant avec le père et tentant d'élucider l'affaire. La mère sera retrouvera assassinée. Et le père, désespéré, abandonnera ses enfants. Livrés à eux-mêmes ils s'en sortiront comme ils pourront jusqu'au jour où le jeune garçon, devenu cambrioleur professionnel, découvrira l'arme du crime dans une maison où il s'est insinué. Comment fera-t-il pour démasquer le meurtrier ? Sera-t-il soutenu ? Et qu'adviendra-t-il au final ? Voilà toutes les questions qui tiennent le lecteur en haleine, effaré qu'il est de la situation de ces enfants qui auront caché à tous, et des années durant, que leur père n'était plus à leur côté.

La structure du roman insère une part de mystère dans l'histoire qui ne sera levée que vers la fin du récit. En effet les chapitres qui racontent les événements (meurtre de la mère) sont entrelacés avec ceux qui se déroulent dans le présent des enfants, trois ans après que leur père ait quitté le domicile familial. Les autres personnages qui constituent le roman sont les trois enquêteurs : un inspecteur de police récemment muté, qui est un rustre mais fort doué dans son métier, un inspecteur érudit mais quelque peu antipathique et une femme inspectrice. Sont entrelacés également les chapitres mettant en scène une femme enceinte qui reçoit des menaces mais ne contacte pas la police... Pour rendre le brouillard plus épais encore, des scènes de cauchemar du jeune garçon nous emportent dans ce lointain passé, ce fameux jour sur l'autoroute... 

Drame familial, drame social, drame humain, la situation hors du commun mise en scène dans le roman s'intéresse à des réalités malheureusement bien courantes. Et puis, ce grand thème de "la sortie de l'enfance", de la perte de l'innocence et de la désillusion est formidablement traité ici. Le suspens transporte avec lui une part d'angoisse notamment dans tous les passages où nous suivons la femme enceinte et découvrons progressivement qui est son mari. Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, une douceur est également omniprésente dans le récit. Ces enfants nous touchent, et leur manière de se créer un monde à la hauteur des exigences de la vie adulte nous émeuvent. Le monde des adultes est joliment remis en question dans le livre. L'absurde et le ridicule se côtoient. L'insensé et l'inhumain se superposent. Le roman donne tant de place à cette route et cette bande d'arrêt d'urgence où tout a commencé et où tout se terminera peut-être que j'ai pensé à ce tableau de Paul Klee, qui a pour titre Route principale et routes secondaires...

Il est un personnage dont je ne vous ai pas parlé encore. Un gamin, lui aussi, ai-je envie de dire. Mais celui-là se présente en sauveteur, et à plusieurs reprises. C'est un bandit, un chef. Il est le patron en quelque sorte de notre jeune garçon, Jack. L'être humain le plus fiable, le plus droit et le plus responsable est ainsi le chef des voleurs ! Eh oui, Belinda Bauer a le sens de l'humour et elle sait enchanter par ses récits tant hantés que lumineux. Le polar britannique sous sa plume opère une envolée merveilleuse. Le noir épouse sa fondation de roman social et l'écriture est fluide ; aimable et tendue à la fois, il enchantera tous les lecteurs.

ARRÊT D'URGENCE
(Snap)
Belinda Bauer
Traduit de l'anglais par Christine Rimoldy

éd. Belfond 2020 (v.o. 2018)
Sélection Man Booker 2018

Les illustrations présentées dans l'article sont les oeuvres de :
- Peinture de Cherel,
- Peinture de Paul Klee.

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