Avec le temps, va, tout s’en va

Passion et meurtre, amour et trahison… La vie n’est peut-être faite que de cela, et puis aussi d’un petit grain de mensonges et d’une pincée de quête de la vérité. Javier Marías, écrivain espagnol dont les livres sont traduits dans 52 pays et 43 langues, nous en fait une démonstration convaincante dans ce livre. Il explore les récits de Balzac et d’Alexandre Dumas transposés par ses soins dans l’époque contemporaine. Il fait ainsi une lecture de notre actualité rendue subitement très générique. Depuis que le monde est le monde et que l’homme est l’homme, une femme belle comme les amours pousse au crime,alors qu’une autre s’amourache de l’homme qui aime la belle comme les amours… !

La narratrice, une madrilène dans sa très jeune trentaine, exerce le métier d’éditeur. Tous les matins elle prend son petit déjeuner dans le même café avant de se rendre au bureau. Sa journée est ainsi enjolivée à la vue d’un couple amoureux, élégant et pétillant qu’elle peut admirer quelques tables plus loin et qui sont aussi toujours au rendez-vous. Or un beau jour ils cessent de venir et elle apprendra par le plus simple des hasards que l’homme a été assassiné par un vagabond des rues, père de deux filles prostituées. L’épouse dévastée par ce malheur revient pourtant en ce lieu où la jeune éditrice peut l’aborder pour lui transmettre ses sincères condoléances, et permettre à la malheureuse de vider son cœur auprès d’elle, une inconnue, qui, par un autre hasard trivial deviendra la maîtresse du meilleur ami du défunt époux ! C’est alors qu’elle commettra la grande maladresse d’en apprendre davantage, progressivement et par bribes, sur la plate vérité voire les éventuelles vérités incongrues.

Javier Marías

Le ton de la narration est si intime et intérieure que je me suis sentie plongée dans un étrange silence cependant que je lisais le livre. Le fil de la narration, en revanche, n’a manqué pas de me déboussoler par moments tant j’étais baladée dans les pensées des uns et des uns, depuis les trames de l’esprit de l’un surenchérissant sur les pensées probables de l’autre et ainsi de suite. La vérité absolue, bien entendu nous n’en saurons rien. L’écrivain nous laisse le choix de nous entêter dans la candeur vaporeuse si tant est que cela ait une quelconque importance, puisque à la fin tout est bien qui finit bien…

« Pour vous, le monde est-il un gigantesque mensonge, ou plutôt une gigantesque hypocrisie ?! » a-t-on demandé à l’écrivain.

Je vous laisse savourer sa réponse imagée :

« Ni l’un ni l’autre. C’est plutôt ce que Faulkner disait du pouvoir de la littérature, ce qu’elle peut faire de plus, et que j’ai cité à de nombreuses reprises. « C’est comme une allumette que l’on enflamme au milieu de la nuit, au milieu d’une forêt : la seule chose qu’elle parvienne à illuminer est l’obscurité qui l’entoure. » Ou quelque chose comme ça, je ne me rappelle pas exactement. Le monde est une gigantesque obscurité, même à l’heure où nous croyons presque tout savoir et pensons pouvoir espionner, filmer et enregistrer presque tout. Même ainsi nous sommes enveloppés d’obscurité. »

J’ai aimé comme Javier Marías offre pour seuls arguments solides à ses personnages les déroulements et philosophies rencontrés dans des œuvres littéraires, en l’occurrence Colonel Chabert de Balzac et Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Pour comprendre la vie il suffit de comprendre la fiction, et l’interpréter à sa guise, cela va sans dire !

COMME LES AMOURS
Javier Marías
éd. Gallimard,  2013 (v.o. 2011)
Traduit de l’Espagnol par Anne-Marie Geninet
Finaliste Prix Médicis étranger 2013

La citation ci-dessus est tirée d’un entretien mené avec l’écrivain en août 2013 que vous pourrez consulter ici.

Et puis pour de futures lectures, ceux qui aiment l’idée que la fiction est plus vraie que la réalité pourront lire le roman de David Toscana ou l’essai d’Umberto Eco.

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