Bien-aimé ronchon !

Ce livre est effrayant de simplicité. Il a un air de déjà vu, il a aussi un quelque chose de “dépassé” et en cela il est attachant parce que le désuet qu’il dépeint nous manquerait presque ! Parce qu’on me l’avait conseillé je l’ai lu jusqu’au bout et je n’ai pas été étonnée qu’il me tire des larmes par moments, qu’il me fasse rire et sourire aussi à sa guise. Alors si vous avez envie de lire un livre comme on n’en lit plus, optez pour celui-là, et si vous avez envie de côtoyer des personnages comme l’on n’en rencontre plus à tous les coins de rue, aussi.

Le personnage principal est un homme taciturne et bougon. Il est râleur et critique de toutes les choses de la modernité courante. Il habite une maison qu’il a construite de ses mains, dans un lotissement résidentiel et peu peuplé. Il est seul. Il a perdu sa femme. Son monde le quitte et il n’a qu’une envie c’est de le quitter aussi. Mais les uns après les autres les “contre-temps’ vont l’en empêcher, à commencer par ses nouveaux voisins qui emménagent en démolissant son parterre de fleurs dans lequel il n’y a plus de fleurs ! Surgissent petit à petit les autres voisins, ceux avec qui il était fâché, ceux qu’il ne voyait plus, ne considérait, ne remarquait plus. Et tout ce petit monde qui le dérange va le garder en vie malgré lui et lui offrir même une nouvelle vie.

Parce qu’on ne sait rien de lui, parce que c’est un homme qui ne dit rien de lui, il nous faudra être patient avant de le découvrir, de l’apprécier et puis finalement de le trouver merveilleux, insupportable qu’il peut être. Mais voilà c’est un personnage à l’ancienne. Quelqu’un de fiable, quelqu’un qui a une parole, qui a de la bonté, de la bienveillance, de la générosité, de l’altruisme… Et il sait tout faire de ses mains. L’homme de toutes les situations. L’homme qui a éperdument aimé sa femme. L’homme qui a été épousé par une femme remarquable sans jamais savoir pourquoi elle l’avait choisi !

Toutes les situations décrites sont absurdes. Elles ne sont pas loin d’être grotesques. Mais il n’y a rien dans ce livre qui ne soit très humain. Et l’humain se caractérise par le partage, par l’entraide, par l’écoute de l’autre, de tout ce que l’autre ne dira jamais…

J’ai retrouvé dans ce livre et dans le personnage de “Ove” deux autres livres qui ont pour personnage principal quasiment le même homme ! A peu de choses près… Mais alors que les deux autres livres allaient à l’essentiel très vite, ici c’est plus long, plus lent, plus détaillé, plus délayé. Le lent, le long, le délayé, nous n’en avons plus l’habitude et c’est pour cela que je disais en début de cet article que nous avons affaire à ces livres que nous ne lisons plus ! Mais il est une autre chose qui m’a touchée dans ce livre. Par nos temps actuels où nous sommes plongés dans les questions de genre, où l’on n’ose plus parler d’un homme qui ne sait être que masculin, en apparence dénué de nuances, de délicatesse, d’ouverture d’esprit, c’est merveilleux de côtoyer Ove. Il n’est pas politiquement correct lorsqu’il parle d’un homme gay. Et pourtant il n’y a pas plus tolérant que lui, tant sur les questions de genre que sur tout le reste. Et il en va de même avec les personnages féminins du livre. Eh oui, la vraie ouverture d’esprit n’est pas celle qui se manifeste de prime abord, ni celle qui se range dans un genre. Aura-t-on jamais fini de le dire ?… Ou de ne pas le dire, justement ?!

J’ai dit tout cela et je n’ai encore rien dit puisque c’est une vie entière qui est racontée dans ce roman. Et une vie, celle d’un homme que l’on pourrait croire dénuée d’intérêt, s’avère bien plus riche et plus vaste que ce l’on pourrait imaginer. Et là nous sommes au coeur de la seule vérité qui existe. Il n’y a pas de vie simple, il n’y a que des vies complexes, et vastes, pour autant que celui qui les vit soit profondément humain, et authentique.

Vieux, râleur et solitaire… Le monde selon Ove
(A man called Ove)
Fredrik Backman
Traduit du suédois par Laurence Mennerich
Presses de la Cité, 2014 (v.o. 2012)

Voici les deux romans que j’évoquais plus avant, où l’on rencontre et s’attache à des personnages semblables à notre Ove :
– Ör d’Audur Ava Olafsson, éditions Zulma, 2017,
– Une vie entière de Robert Seethaler, éditions Sabine Weispieser, 2015.

Les illustrations présentées sont de :
– Isaac Grünewald,
– Jane Wooster.

 

 

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