Comme une Mule qui apporte une Glace au Soleil, de Sarah Ladipo Manyika

Heureux soient les livres, et livresques soient les Hommes !

Certaines lectures sont des moments de bonheur intense, et c'est le cas de ce roman. Dès la première page nous sommes emportés dans la joie de vivre du personnage principal. Tenus en haleine nous passons d'un personnage à un autre, d'une histoire à une autre et le livre se fait fort de relier tous ces destins anodins et drôles, tragiques et comiques à la fois. Et c'est un monde riche et gai qui se construit sous nos yeux. Les malheurs des uns et des autres existent et sont authentiques, mais parce qu'ils se trouvent connectés, parce qu'ils communiquent, parce qu'ils se comprennent et s'aiment le temps d'un instant, d'une rencontre ou de toute une tranche de vie, le malheur devient subsidiaire, et la douceur de vivre prend le dessus. Le talent littéraire de l'écrivaine nigériane Sarah Ladipo Manyika est tout simplement remarquable. J'en ai été ébahie ; et enchantée.

Le roman s'ouvre sur une journée de Morayo, une belle femme de soixante-quinze ans qui ouvre la porte au facteur, discute avec lui, prend son courrier, le parcourt en s'inquiétant d'être relancée par l'assureur qui lui demande une attestation de l'ophtalmologue pour bien vouloir prolonger la validité de son assurance voiture, elle s'habille, elle sort, croise des personnes, fait ses courses (deux très beaux bouquets de fleur), se remémore Mrs Dalloway, réfléchit à la chose extravagante qu'elle va s'offrir pour son anniversaire (peut-être un tatouage !)... En nous relatant ces petites choses du quotidien elle nous dit qui elle est, d'où elle vient, ce qu'elle a vécu. Elle habite à San Francisco, est née au Nigéria et a séjourné dans d'autres pays, dont l'Inde, aux côtés de son ex-mari diplomate. Mais surtout, elle nous parle de livres. C'est une amoureuse de la littérature. Elle a été professeur de lettres. Elle vit par et pour les livres. Et toutes ces personnes qui l'aiment et qu'elle aime, qu'elle a aimés dans sa vie, sont reliés dans son esprit à un écrivain, un livre, un personnage vivant dans la fiction. Elle a un regard romanesque, humaniste. Elle est heureuse de vivre. Puis elle glisse. On comprend qu'elle fait une chute chez elle, qu'elle vient de se faire mal. Le reste du roman s'écoule en une dizaine de jours, durant ce temps de rétablissement à l'hôpital (et hospice) et se termine le jour de sa sortie d'hôpital où elle rentre chez elle. Ce cours de laps de temps durant, nous allons virevolter dans son esprit et dans celui de tous les autres protagonistes, une ancienne voisine qui va l'aider, une clocharde de la rue, le mari de sa voisine, son ancien époux, un homme qui vient tous les jours à l'hôpital où sa femme atteinte de démence est internée, le jeune chef de cuisine de l'hôpital, et j'en passe.

Je vous ai dit que j'avais été ébahie. Mais non j'ai été subjuguée ! Tous les personnages qui croisent Morayo sont subjugués, par ce qui se dégage d'elle, par ce qu'elle donne. Elle rayonne et son aura atteint tout le monde. Quant à elle, elle ne fait qu'une chose, sourire à la vie et voir tout au travers de son filtre, ce filtre qui transforme tout en une scène exquise digne d'une grande oeuvre littéraire. Mais j'avoue que j'ai surtout été subjuguée par l'art de l'écrivaine. Car c'est un exploit que de parvenir à se transporter de l'esprit d'un protagoniste à l'esprit d'un autre avec tant de légèreté et de naturel. Elle ne nous perd jamais et nous promène pourtant sans cesse. Elle nous plonge dans les réalités de la vie des uns et des autres, leurs manies, leurs visions, leurs dénis et leurs problématiques. Elle s'intéresse à toutes les questions et causes du monde contemporain, et pourtant ne nous accable pas.

 J'ai pensé à Virginia Woolf qui a cette écriture aérienne. J'ai pensé à Isabel Allende qui a cette profondeur de pensée et cette force d'amour de l'Homme. J'ai essayé de me remémorer la dernière fois qu'un écrivain m'avait donné le sentiment d'être une feuille qui s'envole sous l'effet d'une légère brise et qui s'amuse de regarder le monde et les gens qui se déplacent autour d'elle, tout en se laissant imprégner par leurs pensées le temps de les approcher... Mais rien ne ressemble à l'écrit de Sarah Ladipo Manyika parce qu'ici tout est coloré. Ce livre est doté de mille couleurs et en cela j'aime la couverture originale du livre avec ce jaune éclatant et ce rayonnement du soleil qui se fait gouttes d'eau, ou pétales. Une goutte d'eau qui contient le monde, une pétale qui à elle seule embaume tous les jardins et champs de la terre. J'ai aimé toutes ces villes et ces cultures différentes qui se côtoient, l'esprit intellectuel et l'esprit enfantin qui cohabitent. J'ai aussi, bien entendu, été sensible à la présence de tous ces livres qui prêtent leur âme au roman. Morayo, dès qu'elle rencontre une personne, cherche dans son esprit le livre qu'elle pourrait lui offrir, l'écrivain qui serait en ligne avec son interlocuteur.

En repensant au livre j'ai réalisé qu'il me faisait penser à la philosophie de la vie que prône Khayyam, ce poète, astronome, mathématicien et philosophe persan du XIIème siècle :

Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis
Car la vie elle-même est dans ce souffle qui passe

ou encore

Si l'enfer devait accueillir les épris d'amour et de vin,
Le paradis serait désert.

COMME UNE MULE QUI APPORTE UNE GLACE AU SOLEIL
Sarah Ladipo Manyika
Traduit en français par Carole Hanna

éd. Delcourt littérature 2018 (v.o. 2016)

L'illustration présentée dans l'article est une peinture de Jimmy Lawlor.

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