Je n’irais pas… où je vais.

Voyageur malgré luiNi lauréat d’un des prix littéraires de la rentrée, ni même figurant sur les premières et deuxièmes sélections des jurés de ces mêmes prix foisonnants qui font la pluie et le beau temps des ventes de livre chaque année, ce roman est pourtant plus sublime et plus formidable que bon nombre de ceux sur-médiatisés que vous avez nécessairement côtoyés en cette rentrée littéraire. Il vaut la peine d’être lu, je ne pourrais dire mieux !

Une femme dont le métier est enregistreur de sons se retrouve un bref temps à New York. Dans ses promenades et errances elle fait une rencontre insolite au musée, celle d’un homme, disparu depuis un siècle, et connu pour avoir été le premier patient diagnostiqué d’un mal que l’on nomme alors le « tourisme pathologique ». Cette pathologie pousse son sujet aux déplacements. Un matin l’homme est là, gentiment en train de travailler et il suffit d’un mot entendu, d’un geste perçu pour qu’il prenne la poudre d’escampette, qu’il se volatilise et se réveille un beau matin, sorti de son drôle de sortilège dans une ville inconnue. Il se trouve là sans raison, sans papiers, et sans justification aucune. Le départ est toujours aux aguets de l’homme atteint de cette pathologie, désorienté par ses propres pas mais incapable d’y échapper. Mais qu’est-ce donc qui le fait partir toujours, qui le pousse à quitter stabilité et tranquillité d’une vie qui pourrait couler doucettement comme le long fleuve ?…

En explorant ce destin étrange et hors du commun la narratrice se plonge progressivement dans son propre passé, retrouve les figures qui ont hanté la vie de sa famille. Ses parents, d’orgine vietnamienne ont fui leur pays autrefois. Ils ont vu s’étioler la vie de leurs proches, de leur famille, de leurs amis d’enfance.

Homesickness Lucai BarroloAux côtés de la narratrice nous parcourons ainsi des parcours de vies tragiques, les sorts malheureux d’hommes et de femmes à qui semblait promise, au commencement, une vie douce, une réussite certaine, un bonheur possible. Et lentement nous réalisons que le voyageur, celui qui toujours part, fait ses bagages pour arpenter une ville inconnue ou pour s’établir dans d’autres contrées est peut-être celui qui a été sevré malgré lui d’une « maison », d’un chez lui, d’une patrie, d’une stabilité trop vite envolés. Le drame de ces quelques vies singulières prend alors une dimension toute autre. Combien d’hommes et de femmes, aujourd’hui, ont été frappés d’un malheur identique. Combien sont-ils, combien sommes-nous à être devenus des touristes pathologiques, incompris des autres, et encore plus incompris de nous-mêmes ?!

Voilà un livre d’actualité me semble-t-il, mais qui, au contraire de l’actualité, est empreint d’une poésie, d’une tolérance, d’une douceur délicieuses qui s’insinuent lentement entre les pages du livre, des pages des vies qu’il raconte. Je me répète donc. Ce livre vaut la peine d’être lu.

Mais j’aimerais également vous recommander chaudement un autre livre de cet écrivain : “La double vie d’Anna Song”, tout aussi beau, peint cette fois par, et autour, de la musique.

VOYAGEUR MALGÉ LUI
Minh Tran Huy
éd. Flammarion, 2014

Le tableau présenté est de l’artiste Lucia Borrallo @LuciaBorrallo ; il se nomme “Homesickness”…

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