La Femme ourse, de Karolina Ramqvist

« (...), quand la vérité et le silence ne représentaient plus rien du tout »

La Femme ourse est le premier roman traduit en français de l'écrivaine, journaliste, scénariste, dramaturge suédoise Karolina Ramqvist. Il m'a électrisée, fascinée, intriguée sans qu'à aucun moment de ma lecture je puisse m'expliquer le phénomène. Parce que je ne suis pas une grande lectrice de ce genre littéraire, les récits qui optent pour une narration en mode autofiction ou selon la formule anglophone une narrative non-fiction. La force de ce récit est dans sa vulnérabilité, son absolue vérité s'inscrit dans les doutes, et son souffle est humain, profondément. Karolina Ramqvist a créé son art propre, la beauté des errements en quête de vérité, dans l'impasse ingrate du flou en l'absence de faits avérés.
Je vous recommande ce livre qui aura été une de mes plus belles découvertes de cette rentrée littéraire 2021.

Mais de quoi s'agit-il, vous demandez-vous. Une narratrice suédoise, écrivaine, journaliste, porte le récit. Elle est mère de trois enfants, dont deux nouveau-nés. Elle n'arrive pas à travailler, c'est-à-dire écrire, durant cette phase de maternité. Jusqu'au moment où elle apprend l'histoire de Marguerite de La Rocque, jeune femme française  qui fut abandonnée sur une île déserte aux abords du nouveau monde en 1541, sous le règne de François Ier, lors d'une expédition menée par son vice-roi, Jean-François de La Rocque de Roberval. L'homme qui la livre à ce terrifiant destin est pourtant son protecteur et tuteur. Il l'a recueillie enfant, devenue orpheline, à la mort de son père. Cette Marguerite survivra deux longues années sur cette île entourée de glace et habitée d'ours et autres animaux dangereux. Elle reviendra en France et rencontrera les hommes et femmes influents de la cour, d'où la présence de récits d'époque qui relatent son histoire. Or dans ces récits, les tenants et aboutissants de sa malheureuse aventure sur l'île aux Démons est parsemée de zones d'ombres.
La narratrice, dès lors, sera obsédée par cette histoire et fera mille recherches et démarches pour débusquer les pièces manquantes, pour se rapprocher autant que faire se peut de cette femme que cinq siècles d'histoire éloignent de son quotidien actuel.

Si je nomme le quotidien, c'est tout simplement parce que nous y serons plongés. Au côté de cette narratrice écrivaine fictive, nous nous évertuerons à mener les toutes petites tâches du quotidien. La vie est un grand voyage composé de levers le matin, de préparation et dégustation d'un café, de moments passés devant l'ordinateur, et de certains jours en déplacement à New York, à Paris.
Voilà précisément l'extraordinaire de ce livre. Je m'approchais au plus près de la narratrice, regardais et déchiffrais ce qu'elle regardait et déchiffrait, accompagnais sa fille à Paris sur ses pas et déambulais dans les rues de New York en voyant défiler le mouvement environnant. Et c'était essentiel. Tout en étant ensevelie d'incertitudes, je ne pouvais lâcher le livre .. mais pourquoi ?

L'histoire de celle que l'on pense être Marguerite de La Rocque est effrayante. L'histoire de l'enquête menée par la narratrice pour délier le vrai du faux est fascinante. Mais le plus ensorcelant est le cheminement de cette femme d'aujourd'hui qui cherche à remonter le temps et comprendre. Elle se rend à Paris, marche dans les rues où tant de bâtiments d'époque règnent encore intacts. Elle y séjournera un long week-end, en compagnie de sa fille alors adolescente. Et cette relation mère-fille, leur divergences générationnelles, leurs héritages de femme, leurs comportements nourrissent le récit, qui s'avère captivant.
Oui, nous naviguons dans les errements de cette femme, au passé fortement féministe, enfermée dans l'impasse. La vérité serait-elle cela, une impasse ? Cette quête de toutes les archives, de toutes les traces du passé serait-elle fortuite ?
Enoncé comme je le fais la démarche paraît sans intérêt. Ecrite sous la plume de Karolina Ramqvist, chaque mot, chaque pensée, chacune des fausses routes devient essentielle. Je vous l'ai dit, je ne sais toujours pas m'expliquer la raison de ma fascination pour ce récit. Mais l'écrivaine est hantée par le propos, sa narratrice obsédée par la question, tous les protagonistes ont quelque chose à cacher, et nous lecteurs, sommes sous l'emprise du poids de l'histoire, qui à jamais se répète, si l'on ne cherche pas à faire œuvre de conscience et d'humilité. J'avoue qu'à mon tour, tout en lisant passionnément le livre, j'ai fait mes recherches sur internet. J'ai regardé l'histoire de l'écrivaine, de ce que son époux a traversé à l'ère MeToo. Et je me suis interrogée à mon tour. Que nous apprend cette Marguerite de La Rocque, et avec elle, Marguerite de Navarre, la sœur du roi, femme puissante (et écrivaine !) .. et le cartographe du roi André Thevet, et tous ceux qui depuis se sont intéressés à cette histoire ancienne ?

Histoire, littérature, expéditions, et vie quotidienne se tiennent la main dans La Femme ourse. Saviez-vous que Marguerite de Navarre avait écrit son Décaméron à la manière de Boccace, en le nommant l'Heptaméron ? Et qu'une des nouvelles de ce texte n'est autre que l'histoire de notre femme ourse ? Ou encore que François de Belleforest, dans ses Histoires tragiques, nous donne sa version de l'histoire ..
Oui, mille anecdotes et faits historiques succulents jalonnent ce récit-roman. Et c'est un tour de force d'une beauté inouïe que de tisser ces milles choses, harmonieusement, ensemble. La magie de la littérature renaît et reprend vie lorsqu'une autrice comme Karolina Ramqvist y pose son excellence indescriptible. Ma joie est grande d'avoir fait la rencontre de ce livre et de la romancière journaliste suédoise. Et je n'oublie pas de préciser que la traduction française est exquise.

LA FEMME OURSE
Karolina Ramqvist
Traduit du suédois par Marina Heide

éd. Buchet Chastel, 2021

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- Carte de La Nouvelle France ; illustration archive de la Bibliothèque nationale du Québec montrant Marguerite de Roberval face aux ours,
- Le colombier de Roberval.
La photographie de Karolina Ramqvist en noir et blanc et d'Alexander Dahl.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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