La fille qui brûle, de Claire Messud

Quand nos chemins se séparent

Claire Messud est une romancière américaine. Elle a grandi en Australie et au Canada. Elle parle parfaitement le français. Je l'ai rencontrée plusieurs fois dans des festivals littéraires. Lorsqu'elle parle elle mesure chaque mot prononcé, chaque pensée, chaque idée exprimée. Il en va de même dans ses livres. C'est pensé, construit, cohérent, mais ouvert. Elle ne nous dit pas tout, ne nous explique pas ce que chacun est là pour comprendre par lui-même. J'avais beaucoup aimé son précédent roman La femme d'en haut. Elle revient ici avec une histoire d'amitié qui lie deux adolescentes depuis leur enfance. Cette amitié se désagrège et les chemins des deux filles se séparent, comme si cela avait été prévu et prévisible depuis toujours. Or, en l'occurrence, cela va avoir une conséquence tragique. Connaît-on jamais bien ses proches, sait-on bien la vérité concernant leur vie, ou passe-t-on son temps à croire les rumeurs, et se fier aux apparences ? Voilà ce dont traite, formidablement, ce roman.

Le roman se compose de trois parties distinctes. Dans la première les deux jeunes filles ont terminé leur classe de cinquième et passent l'été ensemble. Elles se rendent notamment dans une maison abandonnée, qui avait été un temps la demeure d'une grande famille bourgeoise, puis avait été transformée en asile psychiatrique pour femmes, avant d'être léguée aux oubliettes. Elles s'amusent à vaincre leurs peurs, à s'adonner à des jeux de rôle. La deuxième partie se déroule après la rentrée scolaire lorsqu'elle passent en quatrième. Leurs chemins se séparent, elles n'ont plus les mêmes fréquentations ni les mêmes projets et objectifs dans la vie. Puis arrive la troisième partie où la narratrice prend la mesure de son éloignement avec celle qui fut une sœur jumelle, une âme sœur. Et elle découvre ce qu'elle soupçonnait déjà, Cassie son amie est dans une mauvaise posture. Mais n'est-il pas déjà trop tard pour Julia, "juju", de la sortir de cette mauvaise passe ?

Rien n'est fortuit dans ce texte. Le moindre détail, personnage présenté, ou événement qui survient constitue une pièce du puzzle. Dès les premières pages on nous dit, on nous laisse comprendre ce que je semblais dévoiler dans ma présentation ci-dessus. On ne nous cache rien. Et pourtant, nous sommes pris dans un suspens lors de la lecture. Dès les premières pages on pressent la source de la catastrophe à venir, on imagine le drame qui va se mettre en place et se dérouler. D'ailleurs il en va de même pour les personnages. Tout est dit dans les dialogues entre les deux jeunes filles, ou avec le petit ami de Cassie. Mais on ne connaîtra jamais toute la vérité. C'est comme dans la vie. On sait, mais on ne s'en préoccupe pas, on ne cherche pas à creuser plus avant, ni à intervenir. Celui qui a besoin d'aide, n'a qu'à demander de l'aide....

L'amitié est une chose tout aussi précieuse que fragile. On sait aussi qu'elle joue un rôle important dans la période de jeune adolescence, d'autant plus quand il s'agit d'une amitié héritée de la petite enfance. Et c'est tout à fait vrai et plausible qu'une amitié lie deux personnes très différentes, tant dans leur personnalité que dans la structure et le fonctionnement de leur famille, de la base de l'éducation dont chacun bénéficie. Dès lors, il n'est rien de plus naturel que de s'éloigner de certains amis d'enfance. Traiter d'un phénomène aussi simple et essentiel, voilà bien l'essence du roman. Mais ici nous ne sommes pas dans une saga qui couvrirait une vie entière. C'est un bref moment de vie qui est mis sous la loupe de l'écrivain. Et la chose est si bien croquée, si bien mise en scène, si bien détaillée. Je ne sais si détaillé est le mot car les faits ne sont qu'imaginés, devinés. Personne ne connaît ni ne connaîtra le fond de la vérité. Le factuel est dans les conséquences, dans la tragédie frôlée.

Le talent de Claire Messud est précisément là. Longtemps elle a été vue comme une écrivaine très littéraire, "un écrivain pour écrivains" comme disent les américains, quelqu'un qui écrit pour les lecteurs avérés. Puis elle a connu un plus large succès commercial, tout en étant louée par les critiques exigeants. Elle raconte des histoires simples, prend son temps pour poser son décor, mène patiemment son intrigue. Mais. Elle explore la face visible et la face invisible de l'homme, confronté à des situations délicates. C'est une plume qu'on aime lire, à laquelle on aime rester fidèle dans le temps.

LA FILLE QUI BRÛLE
(The Burning Girl)
Claire Messud
Traduit en français par France Camus-Pichon

éd. Gallimard 2018 (v.o. 2017)

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- Photographie de Scott Shingler,
- Sculpture en porcelaine brisée de Zemer Peled.

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