Le pays des loups, de Tünde Farrand

Quand tous les problèmes sont résolus

Le pays des loups est le premier roman de l'écrivaine hongroise Tünde Farrand. Elle réside à Londres et c'est dans cette ville qu'elle a imaginé son histoire. Or nous sommes à Londres en 2050. Désormais tous les problèmes, tant économiques que de société, ont été résolus. La vieillesse, la maladie, le burn-out... tout cela est oublié, rayé de la face de cette société nouvelle. Rien ne vient entacher le quotidien des habitants qui peuvent s'adonner à leurs loisirs de consuméristes épanouis. Voici le décor posé. Un roman fluide et sans grandiloquence. Aucune invention révolutionnaire ici, à tel point que ce monde de demain nous semble plus que réaliste. Une belle réussite de primo-romancière qui se nourrit d'un bel échec de nos sociétés...

Le roman s'ouvre sur une scène assez énigmatique. Une jeune femme semble avoir vécu le pire, n'avoir plus rien à perdre. Elle se rend chez un hôte d'importance. Ce ne sera qu'en fin de roman que nous saurons chez qui elle allait, et pourquoi. Dès le chapitre qui suit nous sommes remontés dans le temps. Une petite famille constituée du père, de la mère, de leurs deux filles et de la grand-mère est face à un dilemme. Désobéir à la loi, ou aux souhaits de la grand-mère. L'un des membres de la famille les dénonce et tout rentre dans l'ordre. La grand-mère se rendra dans la maison de retraite luxueuse et paisible, dotée de tout le bien-être que l'on pourrait désirer. L'État veille sur les plus âgés. Pour remédier à l'ancien système, qui avait succombé à ses défaillances économiques, tous ont décidé de vivre moins longtemps, pour vivre mieux, et offrir un meilleur avenir à leurs enfants. Dans ce nouveau monde personne n'est malade, ni surmené, ni vieux. Eh oui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Nous allons suivre les aléas de la vie du personnage principal Alice. Une des deux filles de la famille rencontrée au début. Elle fait partie d'une classe moyenne supérieure. Tout va bien pour elle. Mais progressivement tout va aller mal. Et c'est ainsi qu'elle va découvrir les coulisses du système, mettre le nez dans tout ce qui est masqué, déguisé, inconnu de tous.

Au fil de l'histoire le lecteur ira de surprise en surprise. Mais la chose effrayante est qu'à aucun moment le lecteur ne sera réellement surpris. Tout cela est plausible. Tous ces mécanismes sont plus ou moins déjà en place. Les inégalités sociales, la cruauté du système, le consumérisme à outrance, et surtout, l'isolement invisible des uns et des autres. Plus d'une fois je me suis demandé, en lisant le roman, pourquoi j'avais constamment la sensation de naviguer dans un huis-clos, dans un univers de confinement extrême. Chacun est en réalité enfermé en lui-même. On ne voit pour ainsi dire pas de scènes sociales ; pas de repas de famille, de fêtes, de sorties délicieuses entre amis. Tout est froid. Tous sont seuls. Et tous consomment. Et pourtant il y a un couple dans cette histoire. Un homme et une femme qui s'aiment. L'homme a disparu ; son épouse Alice veut le retrouver car elle le croit en vie. Et cette quête va la mener à la vérité. Ont-ils jamais communiqué ensemble ? Se sont-ils jamais compris ? Bien-sûr que oui... et bien-sûr que non, puisque l'essentiel était d'être conforme aux grilles définies dans cette société parfaite, et exigeante.

Sans faire preuve d'une imagination hors du commun, sans être aguerrie aux talents d'écrivaine et romancière expérimentée Tünde Farrand nous offre un livre qui se lit comme un polar, et se nourrit de la tendresse qui serait propre à un récit romanesque. J'ai lu le livre jusqu'au bout, puis j'ai ri de moi-même. Je n'avais rien appris de neuf, et depuis le début je soupçonnais bien ce qui m'attendait. Alors pourquoi avoir joué le jeu ? Pourquoi jouons-nous le jeu de notre société aujourd'hui, me direz-vous !

LE PAYS DES LOUPS
Tünde Farrand
Traduit de l'anglais (Royaume Uni) par Marie de Prémonville

éd. Anne Carrière 2019 (v.o. 2019)

Les illustrations présentées dans l'article sont les oeuvres de :
- Atone Mishino,
- Leon Zernitsky.

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