Rameau solitaire
En sous-titre de son dernier récit, Les Orphelins, Eric Vuillard a précisé « Une histoire de Billy The Kid ». Une parmi de nombreuses versions possibles. Le jeune vagabond et hors-la-loi fait partie de la légende du western : un Ouest des États-Unis, mythique, vaste territoire que traversent des troupeaux de bœufs et ceux qui les mènent, comme dans Red river, de Howard Hawks. Ce paysage forge des récits propices au cliché, tant nous en avons de représentations à travers un genre cinématographique fécond. L’ouest est une légende, pleine de bruit et de violence, que dépoussière l’écrivain, comme il l’a fait pour la prise de la Bastille avec 14 juillet, ou celle du pouvoir par les nazis avec L’ordre du jour. Des textes brefs très denses, d’une écriture précise et poétique.
Le récit commence sur un règlement de compte. Henry Antrim, alias « le kid », blesse Franck Cahill. « Un honnête artisan buté par un voyou » dit-on en ville. Le narrateur élargit le cadre et rappelle qui est qui. L’artisan forgeron, ancien soldat, est un criminel de guerre : il a massacré des indiens réfugiés dans une grotte. Cet honnête professionnel dirigeait un bordel. Il harcelait le jeune Billy, silhouette malingre face à lui. Son ultime déposition avant de mourir, il l’a faite devant un certain Wood, juge de paix et propriétaire d’un hôtel hébergeant de nombreuses prostituées venues de Tucson. Santa Fe est un carrefour et avec Atkins, patron du bar, Wood et Cahill tiennent la ville. Face au gamin dont la famille a débarqué d’Ellis Island, les pouvoirs sont bien en place, et depuis longtemps.
Du kid, nous saurons très peu, sinon ce qu’il dit dans sa déposition « triste lambeaux de prose », que l’on découvrira au terme du premier chapitre. Pour le reste, tout s’écrit au conditionnel, ou à travers des hypothèses. Billy est un orphelin : « Il connaît toute l’histoire du monde, et il ne sait rien. C’est ça être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil. »
Le jeune vagabond, erre dans un paysage de poussière, commet quelques médiocres méfaits, s’acoquine ici et là, entre dans la bande de Jesse Evans : « on braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait les chevaux ». Si les traces du kid sont rarissimes, il reste une photo d’Evans en compagnie d’une jeune femme, tenant d’une main un révolver, de l’autre la main de son compagnon. Elle figure en couverture du livre et pourrait résumer cette Amérique naissante. « Et Jesse Evans, le petit voyou, n’est rien d’autre que l’instrument de base de cette accumulation prodigieuse, il n’est rien qu’un comparse secondaire et il tire sa liberté folle et factice d’une parenthèse de temps, où une forme violente de liberté et de désordre, qu’on n’avait jamais connue auparavant, et qui n’est certes pas dépourvue de charme, fut nécessaire à l’établissement brutal des plus durables inégalités ».
Il y a (au moins) deux types de héros mythiques aux USA : le desperado (mot venu de Desesperado) et le self made man. Deux illusions, en réalité. Comme le montre le narrateur, les orphelins et les sans grades volent les troupeaux pour le compte de riches fermiers avant de servir dans la police fabriquée par le pouvoir, ou d’être éliminés. Les maitres, eux, ne se sont pas faits en un jour : leurs ancêtres vivaient dans l’Angleterre élisabéthaine, à l’instar d’un certain Chisum et du ranch au poste d’attorney, de gouverneur ou sénateur, le parcours est bientôt fait.
La logique prédatrice que nous voyons à l’œuvre depuis 2025 (au moins) a commencé à l’ouest, et du petit bandit au milicien il n’y a, de nos jours, qu’un petit écart. Éric Vuillard lit tout le pays à travers sa capitale, à travers ses monuments et symboles éparpillés : « oui, il faut avoir passé au moins un jour à Washington D.C. pour s’apercevoir que les États-Unis ne sont décidément pas une nation comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages ».
Cette colonie est gouvernée par une aristocratie dont certains personnages comme Thomas Benton Catron, maire de Santa Fe, puis sénateur est le symbole. Cela se voit à un signe typographique quand il transmet à son fils, son cabinet d’avocat ; fils, qui fera entrer son neveu, et les autres Benton Catron jusqu’à nos jours, puisque le Cabinet est un « monument » au nouveau Mexique : « dans la plus grande démocratie du monde, ce petit & est avant tout un signe héraldique, une marque de noblesse ».
Face à cette toute puissance, les orphelins comme le kid ne sont rien. Qu’un conteur narre leur vie pourrait les sauver ; pas de chance, là encore. Pat Garrett, celui qui écrit sa Vie authentique de Billy The Kid est l’adjoint du shérif et celui qui obstinément le traque.
En 1933, quand l’Ouest est devenu une « franchise lucrative », les récits abondent qui relatent tel ou tel épisode de la vie du kid et de ses semblables. Un certain George Coe, acteur de la bataille de Blazer’s Mill héroïse sa vie, la mêlant à celle de ce jeune voyou qu’il a tout juste croisé.
L’essentiel reste pour nous ailleurs. Il est dans la voix de ce narrateur qui retrouve, dans cet orphelin, quelque chose de François Villon, autre voyou et délinquant, autre perdant, qui s’adressait à nous avec une brutale sincérité.
Les orphelins rend justice aux misérables de l’Amérique : « au milieu de l’éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches, innombrables de l’humanité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire. »
LES ORPHELINS
Eric Vuillard
éd. Actes Sud, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


