Ozu, de Marc Pautrel

Une saveur perdue

Peut-on transmettre l'atmosphère d'une oeuvre cinématographique au travers des pages d'un roman ? Ma question vous intrigue probablement. Alors revoyez en esprit les scènes des films du cinéaste japonais Ozu. Les mouvements, le calme et les inattendus ; les cadrages, la verticalité et l'horizontalité ; les postures et expressions d'acteurs travaillés au souffle près.... Oui, tout cela est dans ce roman. Et Yasujirô Ozu, lui-même, s'y trouve puisque Marc Pautrel nous fait le récit de la vie de cet homme. Parfaitement documenté, il a eu l'audace de livrer un roman pour ce faire. Et c'est un enchantement que de s'y fondre.

Le roman n'est pas construit sous forme d'un récit biographique et chronologique. Chaque chapitre pourrait se lire séparément, comme dans un roman traditionnel japonais, comme dans une page de vie humaine. Et l'auteur nous transporte dans un lieu, à chaque fois. Autour de ce lieu il pose le décor d'une existence. Ozu se promène dans un sanctuaire. Ozu vit le tremblement de terre. Ozu se rend à Tokyo. Ozu s'installe à Kamakura. Ozu vit un séjour à Takeshina. Et chaque lieu, chaque moment de vie sera rattaché à des personnages cruciaux. Il travaille, toujours il travaille. Et il boit du saké, toujours il boit. Sa mère, sa secrétaire, son scénariste, ses amis réalisateurs, l'actrice dont il est amoureux. Nous les voyons vivre. Tout comme nous verrons Ozu à la guerre. Et toujours les scènes de vie narrées seront hors de l'ordinaire, comprendront un épisode qui contient en lui, à lui seul, l'art de vivre sa passion et s'y dédier.

Vous l'aurez compris : on visite la vie d'Ozu cependant qu'on visite le Japon, et une époque, et un élan passionné. Certains hommes sont portés par quelque chose de plus grand qu'eux. Ils ne peuvent faire autrement qu'être fidèles à leur essence. C'est ainsi que Marc Pautrel peint la figure emblématique de Yasujirô Ozu.

« Les pentes escarpées de la montagne, vertes à mi-hauteur, beiges et grises au-dessus, enneigées au sommet, biseautées comme de gros diamants bruts, les forêts, les arbres, et même les animaux, ici tout ce qui l'entoure semble attendre de lui une histoire, le squelette du film à venir. »

Faudrait-il tenter de qualifier le cinéma d'Ozu ? Un occidental y lira les traditions japonaises. Un japonais y verra l'influence de l'occident. Et le réalisateur visiblement incompris continuera de tracer sa voie. En 1959 le prix de l'Académie des Arts du Japon lui sera décerné pour l'ensemble de son oeuvre. C'est la première fois qu'un cinéaste est ainsi récompensé, d'autant plus que l'Empereur lui remettra en mains propres le prix. Et que nous dit Marc Pautrel, dans le dernier paragraphe du roman ?

« Une heure après son arrivée, il ressort du hall de réception aussi seul qu'il y était entré. Le temps est toujours aussi printanier et même estival, immense ciel bleu parfait, un ciel bleu sans couture. Un petit vent tiède s'est levé, océanique et turbulent. Ozu marche vers la sortie du Palais impérail, sans s'arrêter il ferme les yeux un instant, il sourit, il a piégé le Temps, il peut bien disparaître, il ne mourra jamais. »

Roman, biographie, hommage à l'homme qu'il présente, célébration du septième art, récit d'un certain Japon, Ozu est tout cela. C'est aussi une invitation, à se délecter de la vie, à s'y inscrire avec liberté et détermination. J'ai lu tant de grâce dans ce petit récit de cent cinquante pages que je ne sais comment l'exprimer !

Une chose est sûre : en sortant de la lecture de ce roman on n'a qu'une envie, se replonger dans l'oeuvre d'Ozu, ou si on ne la connaît pas, se lancer dans l'aventure de sa découverte.

OZU
Marc Pautrel

éditions Arléa 2020

Les images présentées dans l'article sont extraites des films d'Ozu :
- Voyage à Tokyo (1953),
- Fin d'automne (1960).

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