Inflammation du Verbe Vivre de Wajdi Mouawad

Et finalement, comme le temps est mouvement,
il met en mouvement l'être humain ;
être en mouvement, c'est faire, faire vraiment quelque chose, tout simplement.
Faire la vérité, même si c'est en écrivant.

Maria Zambrano

La citation ci-dessus est extraite du programme qui nous a été remis à l'entrée de la salle, du Grand Théâtre de la Colline. Je n'ai lu le programme que ce soir, avant de rédiger cet article. Tout ce temps, depuis mon arrivée au théâtre et du "lever de rideau", il y a une dizaine de jours, jusque maintenant, j'ai laissé la pièce faire son chemin en moi. Si j'ai la possibilité de revoir Inflammation du Verbe Vivre j'irai. Si vous êtes à Lyon en juin 2019, du 11 au 22, je vous encourage à y aller aussi. C'est une expérience à vivre, c'est du théâtre, c'est du cinéma, c'est de la poésie, c'est un battement de coeur, suivi d'un autre battement de coeur, plus fort et ensuite encore plus fort, parfois drôle, parfois effrayant, mais toujours essentiel. Il y est question de vie et de mort, de leur sens invisible, hurlé par l'oiseau, aboyé par le chien, porté par l'homme. Un seul homme sur scène : le dramaturge, metteur en scène, directeur du théâtre de la colline, écrivain, réalisateur, et comédien donc, juste un homme. Il se nomme Wajdi Mouawad. Lui-même est porté par les mythes, par Sophocle et ses personnages, par Robert Davreu décédé avant d'avoir terminé la traduction de Philoctète.

Philoctète c'est moi, nous dit le comédien. Il s'adresse aux ombres devant lui, à l'assemblée des morts. Et la première phrase qu'il nous dit dans cette adresse est :
Elle est soeur jumelle des humains, née en même temps qu'eux, cette vérité oubliée qui veut qu'un homme soit un dieu quand il rêve et un mendiant quand il pense.
Quelque temps après il s'adresse encore à nous : Est-ce qu'il y en a parmi vous qui sont morts avant le siècle de Périclès ? Et c'est ainsi que de fil en aiguille il se décide à nous raconter son histoire et à nous embarquer dans d'autres mondes, en d'autres lieux, en d'autres temps, y compris un temps de maintenant observé avec la lucidité de guides qui sont parfois une chaise, parfois un chien, parfois une chaussure, parfois des adolescents sensibles, et le reste du temps d'autres comédiens qui apparaissent et disparaissent sur l'écran où est projeté un film. L'histoire qu'il nous conte se déroule dans ce film. Le comédien entre dans l'image, il en sort, il dialogue avec ou il s'y noie. Autant vous dire que la mise en scène est frappante. Mais ce qui est magnétique et auquel on ne peut résister est la présence même de Wajdi Mouawad, sa voix, son intonation et son intention. On est absorbé par cette épopée farfelue qui par moments nous perturbe, par moments nous fait rire, pour ensuite nous intriguer, nous abattre, nous heurter en profondeur et nous tendre la main finalement dans la sagesse et la douceur de la simplicité.

L'histoire en elle-même peut être résumée simplement. Notre personnage, Wahid, doit monter une pièce avec son équipe habituelle. Ils ont programmé Philoctète de Sophocle. Or le traducteur de la pièce, Robert Davreu, disparaît avant d'avoir mené à terme sa tâche. Foudroyé par le chagrin Wahid ne sait plus comment monter sa pièce. Le dégoût le gagne. Sa compagne et collaboratrice l'enjoint à partir, partir pour se retrouver, pour chercher l'inspiration qui lui fait défaut. Et il part. Jusque dans l'au-delà. Dans l'entre-deux plutôt. Dans un interstice entre le monde du bas et le monde du haut. Et son interstice a choisi de se matérialiser en Grèce. Un chauffeur de taxi l'accompagne dans cet espace-temps indéfinissable et le conduit où il le souhaite. Wahid part à la rencontre de ceux qui pourraient l'éclairer. Il doit apprendre comment et pourquoi retrouver le goût de vivre. Et pendant tout ce temps, les tragédies grecques sont en scène. L'histoire de Philoctète bien-sûr mais aussi la présence d'autres personnages issus du panthéon grec, et des poètes décédés. Il les côtoie, les interroge.

     

     

Bien entendu rien n'est comme on pourrait se l'imaginer. Pour vous donner un exemple parmi tant d'autres, Apollon est obèse. Il parle anglais avec un accent du Midwest. "J'ai maintenant la citoyenneté américaine, vous savez. Je ne vis plus du tout en Grèce... J'aime beaucoup mon nouveau pays", dit-il.

Eh oui, le texte est très actuel. Un texte magnifique, surtout lorsqu'il reçoit l'étoffe de la scène. Parce que, comme vous pouvez l'imaginer, je suis rentrée dans toutes les librairies dont celle du théâtre pour acquérir le texte dès l'instant où j'étais sortie de la salle. Impossible de mettre la main dessus. Le texte est épuisé. Il a été publié en 2015, au moment où la pièce a été mise en scène pour la première fois. J'ai pu le trouver d'occasion et je suis certaine qu'il va être ré-édité. Mais je ne résiste pas au désir de partager avec vous quelques mots, si difficiles à choisir dans ce tout, riche et exquis. Même si, j'avoue, j'ai été triste face au texte écrit. Il est en français, du début à la fin. Alors que dans la pièce nous sommes plongés dans toutes les langues, le français, l'anglais, le grec, l'espagnol, l'arabe, et même le persan dans un chant soufi ! Tout est sous-titré mais cette musicalité du monde participe à la pièce et à son universalité.

Pour ceux parmi vous qui se demandent ce que cette époque a de particulier, sachez que je viens d'un siècle qui n'a plus de grandiloquence. Les massacres à la machette du Rwanda, les fours crématoires, les goulags et les désastres des prêts hypothécaires, dont l'addition relève du crime de masse perpétré par des pays monstrueusement en paix, ont été portés par un tel amour de la grandiloquence que les gens, comme par dégoût, ont abandonné toute possibilité de rêver grand. Alors ce sont les petits désirs de rien : des portables, des voyages organisés, des surclassements dans les avions, un travail à durée indéterminée, et qu'importe ce travail. Un rien suffit à donner du bonheur aux gens de mon époque. La grandiloquence n'est plus de mise. Et si Sophocle a vu Connais-toi toi-même gravé au fronton du temple apollinien de Delphes, si Dante a vu Toi qui entres ici, laisse toute espérance inscrit à la porte de l'Enfer, Primo Levi a vu Le travail rend libre forgé au portail de cet effroyable désert nazi qu'était le camp d'extermination d'Auschwitz. Moi, après tout cela, dans cet Hadès où je venais d'entrer, il semblait normal que je lise, dans l'atonie du paysage qui défilait, Toi qui arrives ici, n'oublie pas d'attacher ta ceinture de sécurité. On a l'Hadès qu'on mérite. On a l'Hadès de son temps.

Tout à l'heure, avant d'écrire ces quelques mots sur Inflammation du Verbe Vivre j'ai relu le texte de la pièce. Pendant ma lecture la mise en scène et le jeu d'acteur de Wajdi Mouawad me revenaient, une vibration dans sa voix à tel moment, ce regard inimaginable à tel autre. Et je me suis souvenu du moment final, de la grande révélation qui emporte Wahid dans un éclat de rire heureux et libéré. Ce que j'avais reçu dans cet instant-là était important, c'était une autre révélation, qui m'était propre, à l'unisson de la sienne et de celle d'autres spectateurs probablement. Nous avons aplaudi et aplaudi, parce que nous ne pouvions quitter cet instant si plein et si intense. Notre attention pendant le temps de la représentation avait été centrée sur les vraies choses de la vie, celles qui comptent et qui de tout temps ont compté. Que le dramaturge, comédien et metteur en scène ait pu nous livrer cela dans un tel condensé de justesse et d'évidence, nous donnait envie, à nous tous dans la salle, de lui dire merci.

INFLAMMATION DU VERBE VIVRE
Texte, mise en scène et jeu Wajdi Mouawad.

La pièce est programmée au TNP (Théâtre National Populaire), Villeurbanne, du 11 au 22 juin 2019.

Toutes les photos apparaissant dans cet article proviennent de la page facebook du Théatre National de la Colline, et sont les oeuvres de Simon Gosselin.

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