Mon palais des délices, de Vanina Urbani

Parfums d'enfance...

C'est dans ce séchoir aux murs de vieilles pierres que mes parents faisaient sécher la récolte des châtaignes et gardaient les chèvres. Sous les claies chargées de fruits brûlaient pendant deux mois de grands feux. Avec mon frère et mes sœurs j'allais y passer de longs moments pour me réchauffer et me sécher après les rudes batailles de boules de neige, en ces froids hivers du village de montagne, et me régaler de marrons restés dans la cendre.

À l'étage était le cellier – ma caverne d’Alibaba, mon palais des délices. Il y avait là dans un joyeux désordre tous les fruits du travail des paysans. Des tresses d'oignon et d'ail suspendues aux grosses poutres noircies sur le plancher, des sacs en grosse toile de jute remplis de pommes de terre, de noix, de noisettes. Des sacs en toile beige, plus petits, contenaient les haricots, les gros Soissons, les petits cocos tout ronds et les haricots rouges pour la soupe que nous écossions en famille à la veille. Et puis les grands sacs de toile blanche de farine de châtaignes qui embaumait la pièce de son parfum biscuité.
Je plongeais les mains dans cette farine au toucher si soyeux et la texture si fine, au goût de caramel, pour m'en remplir la bouche.
Des pots de confiture tous soigneusement étiquetés par ma mère avec l'année de fabrication s'alignaient sur des étagères. C'était une palette de couleurs à déguster avec les yeux. Il y avait le rouge orangé de la gelée de coings, la rouille de la gelée d'arbouses, le rose délicat et tremblotant de celle des pommes, le violet des mûres sauvages, le rouge grenat des confitures de cerise et tant d'autres... Mais celle que je préférais était d'une couleur ambrée crémeuse à la saveur de vanille, au goût inimitable, la crème de marrons. Les bocaux étaient vite vidés à coup de grosses cuillères. Au fil des saisons flottaient des senteurs fraîches et juteuses des pommes, des senteurs lourdes et fumées des salaisons, ou l'odeur aigrelette du petit lait et de la présure quand ma mère faisait le fromage.

À la tombée de la nuit mon père venait traire les chèvres. Afin de ne pas renverser le seau de lait je devais tenir par les cornes certaines bêtes récalcitrantes. Et voici qu'un soir une chevrette a commencé à ruer, et a renversé le lait. Je n'arrivais pas à la maîtriser. Elle m'a bousculée et je suis tombée en arrière. Alors mon père, fou de colère, a frappé la bête brutalement avec un gros bâton. Le lendemain la chevrette était morte. J'ai beaucoup pleuré !
Devant la porte une treille apporte toujours son ombre délicieuse pendant la lecture. Maintenant cette bâtisse a été transformée en maison. J'y habite et à travers un linteau, un soupirail, défilent devant mes yeux des images que je pensais perdues.

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre de l'atelier d'écriture animé par Kimamori à Ajaccio, à la médiathèque Jardins de l'empereur.

Les images présentées sont :
- Moulin à farine de châtaignes en Corse,
- Photographie de la bâtisse, décor de la nouvelle, fournie gracieusement par Vanina Urbani.

Leave a Comment