Madre, de Rodrigo Sorogoyen

Rodrigo Sorogoyen s’est fait remarquer en France ces dernières années avec Que Dios nos perdone (2017) et El Reino (2019), deux films impressionnants de maîtrise, largement récompensés en Espagne.
Madre, son dernier film, impressionnant lui aussi, creuse de nouveau un sillon intimiste afin de dévoiler la douleur secrète de son personnage principal, Elena, incarnée avec intensité par Marta Nieto.

C’est au cours d’une première scène époustouflante où nous assistons, par téléphone, à la disparition de son enfant, qu'en elle va s'installer cette douleur et en nous, spectateurs, cet enfant sans visage et la monstrueuse inconscience d'un père.
Nous retrouvons Elena 10 années plus tard au bord de la mer, dans la région où son enfant a certainement disparu.
La frénésie de la première scène fait place à une situation faussement apaisée : les plans saisissants de l’immense plage parcourue par des centaines d’individus, donnent le sentiment que toute recherche d'un être en particulier est vouée à l'échec.

Pour vivre, Elena travaille dans un restaurant qui domine la plage immense comme un poste de vigie. Elle attend, et comme nous le suggèrent ces différents plans de l'océan, la mémoire est une matière qui travaille sans fin.
Madre ne sera donc pas le film d’une recherche active, celle-ci appartient à l’ellipse des dix ans écoulés, donc au passé, mais celui d’une quête, d’une attente figée dans le présent.

         

La rencontre avec Jean va rider cette apparente eau calme. Il a 16 ans et pourrait être le fils d'Elena devenu jeune homme. Si le doute s'installe, il ne dure pas longtemps. On apprend très vite qu'il est un jeune parisien en vacances et qu'il ne peut pas être l'enfant disparu. Cette vérité, Elena en a-t-elle une conscience claire ? Le film joue un peu de cette indécision, mais là encore, nous sentons rapidement que ce qui pousse Elena à chercher la compagnie de Jean, jusqu’au malaise et l’ambiguïté, se situe sur un plan irrationnel : si elle sait, au fond d'elle, que Jean n'est pas son fils disparu, elle accueille cette ressemblance comme un baume apaisant.

Alors nous - seulement nous, spectateurs - pouvons comprendre celle que l'on appelle "la folle de la plage". Ce n’est pas d’ailleurs la moindre habileté du film de faire de chaque spectateur un allié d’Elena en maintenant à distance les autres personnages, sauf un qui peut finalement la comprendre : il peut quelque chose pour elle et elle pour lui.

Le scénario laisse ainsi entrevoir une issue, deux possibles guérisons et une rédemption, quand la mise en scène de Rodrigo Sorogoyen invente une image neuve de la douleur qui pourrait bien devenir une référence cinématographique.

MADRE
Film espagnol
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Rodrigo Sorogoyen, Isabel Pena
Musique : Olivier Arson
Directeur de la photographie : Alejandro de Pablo
Casting : Marta Nieto, Jules Porier, Alex Brendemuhl, Anne Consigny, Frédéric Pierrot
Distributeur (France) : Le Pacte
Date de sortie France : juillet 2020
Durée : 129 mn

Au cinéma Galaxy (20137) à partir du 5 août 2020.

L'auteur de cet article et chef de rubrique Cinéma du journal bimensuel et du site internet Kimamori est Thierry Dorangeon.
Il est programmateur au cinéma Galaxy (20137, Lecci) et président de l'association Cinémotion.

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