Nourriture et connections culturelles, entretien avec l’artiste Emeka Ogboh

Nous avons évoqué les installations sonores de l'artiste Emeka Ogboh dans Le Journal Littéraire du Vendredi Numéro 24. Mais l'artiste travaille beaucoup aussi avec les préparations culinaires pour explorer les difficultés liées à la migration et à l'assimilation.

Michelle Johnson, du magazine World Literature Today a mené un entretien avec l'artiste, paru dans le numéro Hiver 2019, sur ces questions qui rapprochent nourriture et connections culturelles. Voici l'entretien traduit en français par Yassi Nasseri.

Né à Enugu, au Nigéria, et partageant son temps aujourd'hui entre Lagos et Berlin, Emeka Ogboh est un artiste qui explore les questions de la migration, de la globalisation et de la colonialisation au travers du son et de la nourriture. Il est le co-fondateur de Video Art Network Lagos et il a reçu en 2016 le Prix Böttcherstrasse à Brême.

Michelle Johnson : En tant qu'artiste vous avez analysé la migration au travers de la nourriture et de ses métaphores. Pour votre exposition “Pas de nourriture pour l'homme paresseux” en 2015 vous avez créé votre propre bière afin de raconter l'histoire des migrants africains qui vivent en Allemagne. En travaillant de plus en plus autour de la nourriture, qu'est-ce que vous découvrez de ce contexte de la migration?

Emeka Ogboh : La nourriture est clairement un moyen puissant et captivant pour explorer la question de la migration. Lorsqu'on fait des recherches sur la nourriture et les modes d'alimentation de l'immigré on commence à se faire une idée de la manière dont les immigrants vivent et s'adaptent à leur nouvel environnement, et comment ils font face au fait qu'ils sont loin de chez eux. Comment est-ce que les immigrants trouvent leur aliment de base, et comment parviennent-ils à surmonter la difficulté d'accès aux aliments requis ? Cet accessibilité reflète la condition de vie hors de chez soi, où l'alimentation dépasse la question de la faim et de se nourrir mais agit comme véhicule pour se remémorer son chez soi, re-créer des souvenirs, et s'ajuster à un nouvel environnement. En tant qu'immigrant, l'être humain devient plus conscient de la nourriture, de son sens et de sa fonction sociale et thérapeutique. La migration modifie notre vision de la nourriture ; que l'on mange pour se souvenir de son chez soi ou que l'on mange pour se connecter à un nouveau lieu, la nourriture s'incarne en connections culturelles.

La migration modifie notre vision de la nourriture ; que l'on mange pour se souvenir de son chez soi ou que l'on mange pour se connecter à un nouveau lieu, la nourriture s'incarne en connections culturelles.

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Johnson : Dans une vidéo pour le Studio Olafur Eliasson, il est question de fusion. Où situez-vous la fusion dans le travail que vous faites en tant qu'artiste qui cherche à comprendre la migration par la nourriture?

Ogboh : La fusion est un des meilleurs moyens de parler d'assimilation, de la manière dont nous absorbons et nous intégrons dans une culture différente de la notre, et ce qu'il ressort de ce processus. Lorsque nous substituons certains igrédients à d'autres, parce que nous n'avons pas accès à l'aliment dont nous sommes coutumier, ou simplement par curiosité et besoin d'expérimentation, nous finissons par créer quelque chose de nouveau qui résulte de la nouvelle combinaison.
L'incapacité d'avoir accès à l'aliment auquel on est habitué produit une propension à essayer de le substituer sur la base de ce que l'on peut trouver localement. Mais pour que cela se produise, il faut explorer la cuisine locale et ses spécificités gastronomiques, ses propres saveurs et goûts. Alors je travaille avec différents chefs et des individus qui font la cuisine pour explorer deux cultures différentes et ce faisant, je converse avec eux sur la nourriture, les modes alimentaires et d'autres sujets qui font surface. La nourriture devient alors un point de départ qui ouvre vers des échanges plus vastes, reliés aux facteurs sociopolitiques et offre de nouvelles perspectives et angles de vision de deux cultures différentes.

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Johnson : Y a-t-il une recette particulière qui puisse illustrer cette connexion entre la nourriture et la migration ?

Ogboh : Les soupes nigériannes et le fufu sont des exemples typiques de plats qui ont été influencés par la migration. La cuisine a évolué vers deux variantes différentes à cause de l'accès limité aux ingrédients utilisés dans la préparation d'un aliment à l'étranger. Les soupes sont des sauces particulières que l'on mange en général avec le fufu ; le fufu étant le mot type pour parler des féculents qui sont consommés. Quand on se trouve à l'étranger avec peu ou pas du tout d'accès aux ingrédients spécifiques utilisés pour la préparation d'un plat, comme les légumes frais nécessaires pour les soupes et les féculents qui accompagnent ces soupes, on doit adapter les ingrédients de base avec les provisions disponibles en local. Les épinards par exemple, qui se trouvent facilement à peu près partout, sont devenus une des meilleures alternatives aux légumes frais nigérians. Les féculents qui étaient préparés à base de manioc, maïs, igname et plantain sont remplacés par de l'avoine, du blé et des pommes de terre. La première recette qui me vient à l'esprit est celle de la soupe d'egusi (graines de melon). La soupe d'egusi est une sauce que l'on obtient avec les graines de melon moulues, mijotées avec des légumes frais. C'est certainement la soupe nigérianne la plus populaire au sein de toutes les tribus du pays. Pour préparer cette soupe il faut de l'egusi – tout à fait introuvable à l'étranger – mais les légumes d'origine peuvent être substitués par des épinards.

La Vidéo ci-dessous (évoquée dans l'entretien) montre Emeka en train de travailler à ce projet culinaire. Les anglophones pourront suivre les explications en anglais, et pour les francophones ce sera intéressant de regarder les plats, les préparations, les assiettes...

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