L’ Art de se lover de Lawrence Weschler

Le 27 juin 2018 cet article est paru dans la revue littéraire américaine The Paris Review. Lawrence Weschler, notamment docteur émérite de l'université de NYU et auteur de dizaines d'essais nous fait part de sa rencontre avec une série de peintures. Elles représentent toutes une cuillère. Le titre de l'article dans sa version originale est "The Art of Spooning". "Spooning" est un mot couramment utilisé en anglais pour décrire la position d'un couple où les deux compagnons dorment sur le côté, lovés l'un contre l'autre, telles deux cuillères qui s'encastrent parfaitement ensemble.

Je suis tombée sur cet article totalement par hasard. Je l'ai lu. Il m'a tant touché que j'ai eu le désir de le traduire pour le partager avec vous. Je ne sais pas si c'est parce que j'aime les oeuvres de l'écrivain et poète Vikram Seth, je ne sais pas si c'est parce que la démarche de cette artiste peintre, Jessica Anne Schwartz, que je ne connaissais pas m'a touchée... mais je sais que dans ce que nous raconte Lawrence Weschler ici, dans sa manière de relier des images, des idées et des sensations, il y a quelque chose d'essentiel et donc d'indicible. Voici donc l'article traduit :

J'étais allé au studio de Jessica Anne Schwartz, une jeune artiste prometteuse de San Francisco qui s'était installée récemment à New York, et sur le côté, dans l'angle de la pièce, par terre, à l'écart – elle n'avait pas spécialement prévu de me les montrer – elle avait disposé une série d'études peintes en petit format sur laquelle elle travaillait depuis quelques mois déjà.

Elle venait de les sortir, pour la première fois depuis qu'elle les avait réalisées, au cours des derniers mois de 2017, et elle cherchait à comprendre ce qu'elle devait en faire, ou si elle en ferait quelque chose. Les images représentaient une cuillère seule, délayée en un vaste éventail de points de vue et d'arrangements vertigineux à la verticale ; “J'avais trouvé au départ une cuillère abandonnée sur un tas de poubelle dans la rue” me dit-elle.

Elle et moi avons cousu nos regards sur les panels assemblés pendant un petit moment, elle, se penchant en avant pour essayer d'autres arrangements, et soupirant. “Portion individuelle” était le nom qu'elle avait donné à l'ensemble. A cette époque-là, m'expliqua-t-elle, elle venait juste de se séparer de son compagnon de longue date, à vrai dire la deuxième personne avec qui elle avait vécu une relation sérieuse dans sa vie. Elle s'était mariée dès sa sortie d'université. Le mariage avait duré dix-huit ans, et quasiment juste après elle s'était remise en couple, avec ce deuxième gars, et l'histoire avait duré huit ans. Cette période nouvelle de sa vie, mi 2017, était pour ainsi dire la première fois où elle s'était trouvée vivre seule. Elle s'était engagée dans une sorte de deuil féroce, incapable de penser à autre chose qu'à cette histoire d'être toute seule – et puis aussi, bien entendu, au fait de n'être plus avec son ex-compagnon.

Elle me dit que d'une certaine manière elle s'était identifiée à la cuillère - un effet de projection particulièrement poignant, me suis-je dit, puisque l'essence même d'un certain mode d'être ensemble se trouvait dans l'acte de se lover contre quelqu'un la nuit, et de ce point de vue, en effet, à quoi pouvait bien servir une cuillère esseulée, s'étendant là, toute seule ?

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Elle me dit que d'une certaine manière elle s'était identifiée à la cuillère (un effet de projection particulièrement poignant, me suis-je dit, puisque l'essence même d'un certain mode d'être ensemble se trouvait dans l'acte de se lover contre quelqu'un la nuit, et de ce point de vue, naturellement, à quoi pouvait bien servir une cuillère esseulée, s'étendant là, toute seule ?). Alors elle avait peint la chose une fois, puis encore une fois, et une troisième fois, avec un sens sans cesse croissant d'exaltation. Elle avait décidé d'en peindre vingt-quatre variations, convaincue plus que jamais qu'une fois qu'elle aurait accompli cela, quel que soit le temps que cela lui prendrait, elle serait enfin définitivement libérée de son endeuillement . Et au début, dit-elle, ça avait semblé fonctionner. Elle était restée toute la nuit éveillée avec les derniers essais, peignant, et le matin venu, les vingt-quatre panels réalisés, elle était sortie dans la rue tout comme métamorphosée, semblant totalement rétablie. Le monde de dehors lui paraissait neuf comme si elle le voyait pour la première fois : propre et clair, si limpide et scintillant.

Comme si : c'est la sensation qu'elle avait eue.
Mais bien-sûr (continuait-elle de me rapporter), le jour suivant, le deuil de la séparation avait resurgi. Autant pour le pouvoir de transformation de l'art.

“Vous savez ce qu'ils disent”, ai-je remarqué, “vous pouvez en avoir fini avec le chagrin, mais le chagrin n'en a pas fini avec vous.”
“Ouais” elle en convenait.
Pour une raison inconnue me revint en mémoire le merveilleux vieux poème de Vikram Seth “Vous tous qui dormez cette nuit”.

J'ai sorti mon téléphone portable, l'ai cherché sur google et le lui lus :

Vous, tous, qui dormez cette nuit
Loin de ceux que vous aimez,
Aucune main de droite ou de gauche
Et ce vide de dessus -
Sachez que vous n'êtes pas seul
Le monde entier partage vos larmes,
Certains pour deux nuits ou une,
Et d'autres leurs années durant.

Elle se balançait en m'écoutant, mélodie harmonieuse. Elle n'avait jamais entendu ce poème. D'où venait-il ? Je continuai de parcourir la page où s'était affichée le poème sur mon écran jusque l'apparition de la couverture originale du recueil de poème éponyme paru en 1990 d'où étaient extraits ces vers, et je retrouvai une image que je m'était imaginé (clairement à tort, comme cela s'avérait) avoir totalement oublié :

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Je vous invite à vous rendre sur les sites officiels de :
- L'artiste peintre Jessica Anne Schwartz où vous pourrez retrouver l'intégralité des peintures de cette série "Portion individuelle", en anglais : "Single serving",
- L'auteur de cet article, Lawrence Weschler, journaliste et essayiste, pour mieux connaître son oeuvre,
- Et naturellement je vous invite à vous plonger dans les oeuvres de Vikram Seth. Il y a quelques années je vous avais parlé de son roman "Quatuor" (en anglais "An equal music") que vous pourrez relire ici.

Lawrence Weschler, du New Yorker et directeur émérite de l'Institut de New York pour les Humanités à l'université de NYU, est l'auteur de plus de vingt livres sur une myriade de sujets. Il est actuellement en train de finaliser un mémoire couvrant les années (début des années quatre-vingt) où il faisait office de grande perche Sancho auprès du grand Quichotte d'Oliver Sacks, dont la parution est attendue en 2019.

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