Le festival littéraire d’Altagène, si absolument parfait !

Des festivals littéraires, j'en ai vécu, nombreux et variés, dans bien des régions et pays du monde. Et je sors tout juste de celui d'Altaleghje, qui se déroule dans le village de montagne Altagène en Corse du Sud. Il m'a nourrie et m'a empreinte d'une exaltation rare et précieuse. Vous tous qui vivez profondément par et pour les livres comme moi, qui êtes heureux lorsque vous baignez dans les mots, les idées et leur partage, me comprendrez aisément.

Ce festival réunit à mon sens tous les ingrédients d'un événement culturel total. Soyons honnête, j'en suis si émerveillée que je me disperse et ai du mal à trouver mes mots pour vous en parler, pour en restituer le suc et décrire avec justesse son contenu. Mais puisque ces pages de Kimamori ont pour objectif de partager avec vous la beauté que je côtoie parfois, de façon inattendue, je vais tenter de vous raconter. Et d'ors-et-déjà je peux vous dire que j'aimerais y retourner l'année prochaine et vous encourager à vous y rendre aussi !

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Voilà, Altagène, c'est là ! J'ai fait une heure de route de montagne, sinueuse et bucolique, traversant forêts et chaînes montagneuses, m'ébahissant des points de vues qui s'offraient à moi derrière chaque virage, plus vertigineux les uns et que les autres, avant d'être rendue devant l'église où je me suis garée. J'habite moi-même dans un petit village corse, mais là, j'étais soudain ailleurs, proche du ciel et happée par une effervescence voluptueuse, me demandant ce que j'allais découvrir. Et justement, ma première surprise fut de me trouver plongée dans la Grèce antique, transportée par la voix du macédonien Alexandre résonnant dans les mots de Laurent Gaudé et incarnée par des enfants et jeunes adolescents qui le portaient sur la scène du théâtre de l'église locale !
La promesse était là, et elle a bien été tenue : relier un lieu, un esprit local et bien déterminé, au monde et à l'universel, à l'ailleurs et de tous temps. J'ai toujours pensé qu'un beau festival littéraire devait être chargé d'une atmosphère propre à l'endroit qui l'accueillait, seul moyen peut-être de transporter et de transformer les propos qui allaient s'y véhiculer, les intervenants qui y participeraient, les visiteurs qui s'y aventureraient. J'ai toujours pensé aussi qu'un festival littéraire réussi passait par la qualité de ses intervenants, par la fluidité de l'organisation et par la richesse des sujets et débats qui s'y illustreraient. Un instant en arrivant devant cette pièce de théâtre j'eus le sentiment que cette magie particulière que je recherche toujours lorsque je me rend à un événement se trouverait là. Et comme vous le verrez dans la suite de mon récit, oui, en effet, cette magie était au rendez-vous.

La thématique affichée de cette journée de samedi était "Grèce : mythes et poésie". Elle a été explorée et analysée de bien des manières, avec des débats et animations s'adressant à des publics jeunes, adolescents ou adultes. Les débats et animations étaient eux-mêmes pris en charge par des hommes et des femmes de tous âges, à commencer par des enfants qui avaient fait la lecture de nouvelles le matin, aux élèves de primaire qui venaient de jouer une pièce de théâtre, aux lycéens qui prendraient la parole le lendemain et aux écrivains, poètes, entrepreneurs, concepteurs de jeux vidéos, dessinateurs, illustrateurs, philosophes, enseignants, comédiens, musiciens, qui feraient partie des intervenants du festival. Théâtre, exposition, rencontre gastronomique, lectures, concerts, ateliers étaient là pour faire résonner les thèmes abordés par des hommes de lettre, des têtes bien faites et des âmes passionnées lors des débats.

C'est en cela que je disais plus avant que cette quatrième édition du festival littéraire d'Altagène avait les allures et la teneur d'un événement culturel total. Toutes les formes de l'art étaient invitées, tous les âges étaient les bienvenus. Rien ni personne n'était négligé et ce tout ainsi réuni faisait le bonheur de l'ensemble, en allant des habitants du village aux épris de lettres, aux amoureux des spectacles vivants ou aux simples curieux et touristes de passage...

Et c'est ainsi qu'après la prestation théâtrale des élèves de l'école de San Gavinu de Carbini avec "Le tigre de l'Euphrate" de Laurent Gaudé, un homme et une femme à la diction parfaite et à l'humour exquis sont venus nous chercher sur la place de l'église. Ils allaient nous plonger dans un autre récit. Cette fois il s'agissait d'une lecture de Phèdre, non pas celle que l'on connaît, mais une autre, puisée dans la pièce de Robert Garnier (1545-1590) "Hippolyte". Nous avons emprunté un petit sentier menant à l'ancien lavoir, nous sommes installés autour de cette fontaine où l'eau de source coulait tranquillement. Et ce bruissement de l'eau a accompagné la voix et l'émotion de la comédienne Micaela Etcheverry, qui se transforma en une Phèdre sublime.

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En un clin d'oeil les dieux, les rois et les reines grecs étaient venus nous rendre visite, puis s'en étaient retournés nonchalamment en leur demeure. Et encore imbibés des lamentations de Phèdre, de la courroie de Poséidon et du long fil d'Ariane nous avons été invités à prendre un autre sentier pour descendre dans le village. Prenant nos chaises sous le bras nous nous sommes laissés guider vers le café et buvette du village, le grand chapiteau dressé sur la place du village pour les débats et les tables de la librairie La Marge installées plus loin, sous les mûriers, pour les dédicaces. Entre le chapiteau et la buvette se trouvait un atelier de dessin improvisé où l'illustratrice avait accueilli les enfants et leurs inspirations... La vie locale du village était présente, et ce fut le cas tout le long du festival - allant crescendo au crépuscule du dernier jour - et la vie locale corse également puisque les animateurs et caméras des radios et télévisions corses interviewaient et filmaient, riaient, souriaient et commentaient de concert avec les intervenants, organisateurs et visiteurs.

Le temps était venu alors d'ouvrir le débat autour des jeux vidéos. Eh oui, l'hier et l'aujourd'hui s'entrelacent si l'on y regarde de près. Des spécialistes de l'univers des jeux vidéos étaient venus pour nous parler des liens entre les mythes grecs, les légendes universelles et les personnages et déroulements des jeux qu'ils conçoivent, développent, portent entre les mains des jeunes et des moins jeunes. "D'Ulysse à Super Mario : jeux vidéos et mythes grecs" était le thème du débat mais les discussions et les questions-réponses étayées en fin de rencontre ont brossé plus large. L'homme "perdra-t-il" la main, au sens figuré et au sens littéral, dans un avenir proche ? Prendre la manette de jeu en main, est-ce une manière d'agir sur son destin, d'être actif et décisionnaire au lieu de se suffire d'être simple spectateur ? La réalité est-elle une, ou multiple ? Autant de questions qui méritaient d'être explorées. Et puis, nos intervenants étaient tous d'accord, le jeu vidéo relève d'une démarche artistique, tout du moins lorsque le concepteur et l'entreprise éditrice y versent de la créativité et de la finesse.

La question très actuelle des jeux vidéos nous avait valu de grandes réflexions métaphysiques. Et nous étions donc prêts à accueillir la suite : une discussion entre philosophes et helléniste ! Charles Pépin, Jul et Barbara Cassin étaient réunis autour de la table ronde « les mythes grecs sont-ils partout ? » L'ouvrage réalisé par le philosophe Charles Pépin et l'illustrateur Jul semble bien le confirmer. Avec humour et perspicacité ils ont inséré le panthéon mythique dans notre actualité et dans le contextes de notre ère. Jul a éveillé nos rires et fou-rires, Charles Pépin a évoqué pour nous ses réflexions et révélations autour du sens de la beauté. Barbara Cassin, hélleniste, philosophe et future académicienne, nous a fasciné avec sa lecture du grec. Un même mot grec pointe vers un concept vaste et abstrait tout en signifiant simultanément une réalité tangible, nous disait-elle. Le mot Cosmos par exemple était tout aussi bien employé pour parler du fard de la femme, d'où la « cosmétologie ». 'Idée' a pour autres sens visage, silhouette. L'étude du grec peut nous permettre de lire la vie sous un nouveau jour qui allie la simplicité à la complexité d'après Barbara Cassin. Ce n'est pas pour rien, nous dit-elle, que Nietzsche s'était écrié « Ah, ces grecs ! Ils étaient superficiels par profondeur ». Et le débat reflétait cette idée, justement, parce que ces grandes notions ont été appliquées à la Corse. La beauté, l'enracinement, « la lumière », comment nous parlent-ils, comment ont-ils touché nos intervenants philosophes ? Leurs réponses étaient belles, et celles de Jul tout particulièrement vives, telle une flèche qui infailliblement atteint sa cible en nous pourfendant de détente et de sourires éclatants.

Les programmes de la journée de samedi se terminaient par une rencontre avec des poétesses grecques à laquelle je n'ai malheureusement pas pu assister. Mais je trouvais que ma journée avait été bien riche déjà.

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Il n'était pas prévu que j'assiste à la journée du lendemain. Et pourtant, je suis revenue à Altagène le dimanche. Et je ne le regrette pas.

La journée s'ouvrait sur des débats puis une rencontre gastronomique de dégustations corses et grecques. J'arrivai en début d'après-midi, au moment de la "sieste littéraire" de 15h. Eh oui, aucun préjugé dans ce festival. Les adultes peuvent aussi s'endormir cependant que quelqu'un leur fait la lecture, et ce, nulle part ailleurs que dans l'église du village, cette antre qui nous prend tous dans les bras. Car en cette occasion, chaque année des transats sont installés dans l'église. Une douce voix fait la lecture, un accordéon ample et doux berce. Je me suis délassée de ma route fatigante en pleine chaleur et me suis délectée de ce moment insolite où quelques ronflements venaient ponctuer la lecture !

Sortis de la sieste nous avons rejoint le chapiteau où trois jeunes gens nous parlaient de la langue corse et répondaient à ce moment-là à des questions férues de spectateurs connaisseurs et pour certains latinistes. Le débat était animé et plus qu'instructif. Pour ma part j'ai surtout été impressionnée par le niveau de connaissance et la maturité des jeunes gens derrière le micro. Car là encore nous étions au coeur d'une thématique très actuelle touchant à un héritage fort, à des préoccupations aussi bien locales qu'internationales voire universelles et intemporelles. L'apprentissage, l'usage d'une langue et son évolution ne peuvent être traités à la légère, néanmoins le pragmatisme et une part d'esprit ludique doivent aussi y tenir leur rôle nous disait-on.

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Un peu bercés, et un peu hantés, nous avons assisté ensuite à une lecture des deux nouvelles qui avaient remporté le Concours Altaleghe 2018, ayant pour thème central la montagne. L'une était écrite en langue corse, l'autre en langue française, toutes deux étaient proposées pour les non corsophones en français dans un petit livret qui nous avait été remis. Alain di Meglio qui nous avait éclairé plus tôt lors du débat touchant à la langue corse, son mode d'apprentissage, son ouverture et son contexte historique nous lut la nouvelle corse. Isabelle Jeannot qui nous avait fait la lecture à l'église nous lut la nouvelle française. Les deux étaient merveilleusement bien construites et de meilleure qualité que des nouvelles écrites par des auteurs à grand succès, ai-je trouvé.

Après cela, la table des débats faisait encore place aux jeunes, et cette fois le micro était entre les mains de jeunes lycéens ayant participé au choix du Prix Goncourt des Lycéens. Deux enseignantes du lycée de Sartène étaient présentes à leur côté pour nous présenter le projet dans le détail. Jérôme Ferrari, parrain de ce festival et ayant pris part dans le projet au même titre que Christine Simeone, présidente du festival, et co-animatrice du débat avec Sylvie Melchiori complétaient et commentaient leurs dires.

J'avoue que j'ai été très sensible à ce projet, ses contours, la passion avec laquelle en parlaient les enseignantes, la clarté avec laquelle les lycéens partageaient leur expérience. Ensemble ils avaient parcouru un chemin et avaient une belle histoire à nous raconter. Par exemple, ces lycéens n'étaient pas des lecteurs au départ, ils l'étaient devenu au fil du projet. Ils avaient aussi désormais le goût et le savoir-faire pour partager leurs lectures. Comment avaient-ils choisi les romans et récits qu'ils avaient préféré lire, en quoi tel ou tel écrit leur avait plu davantage ou était leur grand favori... voilà ce qu'ils nous expliquaient avec précision et conviction. Comme le notait Christine Simeone, un adulte et un lycéen pouvaient désormais échanger autour d'une même lecture aimée, en non pas des plus évidentes, si l'on prenait l'exemple de 'Tiens ferme ta couronne' de Yannick Haenel.

La beauté de ce projet était aussi dans la liberté qu'elle octroyait au jeune lecteur. Pour une fois il n'était pas tenu de lire tous les livres listés, il faisait son choix, commençait un roman sans être contraint de le terminer. Ainsi il pouvait enfin associer la lecture à un loisir éveillant son enthousiasme personnel plutôt qu'à un devoir scolaire, comme le soulignait Jérôme Ferrari.

Oui ; j'ai suivi ces discussions très attentivement. Nous qui avons le projet de créer un club de lecture pour les adolescents, en complément du club de lecture que nous tenons déjà pour les adultes à la bibliothèque municipale de Porto-Vecchio, ne pouvions que tirer des leçons de l'expérience conjointe du lycée de Sartène et des accompagnateurs et facilitateurs du projet présents à cette table ronde.

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Nous avons ensuite plongé dans les dernières oeuvres de Guillaume le Touze, Jules Stromboni et Jean-Michel Neri, respectivement "La mort du taxidermiste", "Mazzeru" et "Minoru". Tous ont choisi le décor, le mode de vie et les traditions corses pour noyau de leur récit. Jules stromboni nous livre un album remarquable. Ses dessins originaux étaient d'ailleurs exposés dans l'église. Il nous expliqua qu'il s'agissait de gravures qu'il réalisait au clou. Jean-Michel Neri que l'on connaissait pour élagueur et spécialiste-amoureux des oliviers nous révéla sa face d'amateur et pratiquant d'arts martiaux. Il rapproche dans son roman les îles du Japon et de la Corse, leurs sens de l'honneur, leur esprit de fraternité et aussi d'aventure. Guillaume Le Touze de son côté a construit une sorte de saga familiale, plusieurs générations qui partent, quittent leur lieu de naissance, avec inévitablement un retour, en Corse... Incontestablement ces trois oeuvres sortent de l'ordinaire, et font preuve d'une grande qualité littéraire et artistique. Je n'en ai lu qu'une parmi les trois pour le moment, mais vais très vite me plonger dans les deux autres !

Place fut faite alors aux poètes et chanteurs, épris des hauteurs... Nous pûmes écouter Patrizia Gattaceca et Jean-Yves Acquaviva nous parler des monts et sommets, puisque le sujet du débat était justement "de Castagniccia à l'himalaya, l'inspiration au sommet". C'était passionnant et instructif d'entendre ces témoignages et explications sur la place de la montagne dans la vie et l'esprit corse. Ecouter quelques poèmes lus, pour certains en corse et traduits brillamment sur le tas en français, fut un moment délicieux bien-sûr. La poésie comme le dessin peuvent dire une chose de façon si directe, si poignante ou si énigmatique. Et puis surtout Patrizia Gattaceca nous offrit le cadeau de chanter certains de ses poèmes. Et là, je n'ai pas de mots pour vous dire ce que l'on a pu ressentir, nous qui l'entendions, nous mêmes perchés au haut de ces montagnes...

Une lumière magique de crépuscule estivale nous annonçait son arrivée. A ce moment-là bien des villageois étaient installés au café d'Altagène. Plusieurs jeunes jouaient de la guitare et lançaient leurs voix aussi. Je me laissai tenter par une bière ambrée, la Pietra à la châtaigne naturellement, en me disant que c'était un moment inouï que je vivais là. Et ce n'était pas fini. Arrivait alors Marc Biancarelli pour nous parler de son dernier roman "Le massacre des innocents".

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Je me doutais que ce serait un bonheur d'écouter Marc Biancarelli présenter sa démarche, son roman, ses personnages, sa vision des choses de ce monde... Effectivement chaque minute passée là, à baigner dans les paroles et idées de cet esprit lumineux était merveilleux. Mais je ne m'attendais pas à retrouver là, dans ce contexte, des paroles et pensées dignes d'un Lao Tseu !

"La Massacre des innocents" trace le naufrage du navire hollandais Le Batavia aux larges de l'Australie survenu en 1629 et les terribles violences et cruautés qui s'ensuivirent. On connaît cette histoire pour l'avoir lue sous la plume de l'historien Mike Dash. Simon Leys nous avait livré un essai dessus. Mais Marc Biancarelli portait cette histoire en lui depuis son enfance. Et à sa façon il a entrepris d'explorer l'âme humaine en revenant sur l'histoire du Batavia et de ses protagonistes. Je retiendrai, notamment, qu'il y a différentes manières de vaincre la monstruosité, l'une étant de s'y soumettre. Eh oui, comme disait Lao Tseu, pour voir venir la perte d'un vil, il faut le laisser devenir plus fort encore... Je ne saurai vous rapporter tout ce que j'entendis ce soir-là, mais je vous encourage vivement à lire cet écrivain d'autant plus qu'il nous a fait remarquer que la bouffonnerie avait sa place dans ses textes, et dans ce roman-ci, au premier abord hautement baigné dans l'abjection. Ce doit être la fameuse irrévérence poétique que l'on connaît chez Shakespeare, traduit en corse justement par Marc Biancarelli.

La soirée continuait et un beau concert se préparait sur la place de l'église. Je dus rentrer mais la joie était dans mon coeur, palpitante. Un grand merci, donc, à ce festival, à ses organisateurs, et à tout ce qui le compose. Voyez-vous, le slogan du festival est "lire le monde" et on peut dire qu'il nous donne à voir la beauté, la créativité et l'ouverture sur le monde de l'île de beauté et de ses artistes.

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La plupart des images présentées dans cet article proviennent du site officiel et de la page facebook du festival Altaleghe que je vous invite à consulter en cliquant ici.
Un très joli reportage a été réalisé aussi sur cette édition 2018 du festival par France bleu RCFM, Marie Bronzini, que je vous invite à visionner en cliquant ici.

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