Ode au Gris, de Meghan Flaherty

Cet article est paru dans la revue The Paris Review le 21 août 2018. L'écrivaine Meghan Flaherty nous parle du gris, de cette couleur si peu célébrée. Drôle et intelligent le texte rapproche tous les arts, autour d'une couleur. J'ai lu cent fois ce texte tant il m'a plu. Et j'ai eu envie de le partager avec vous mes amis français ou francophones. J'ai pris autant plaisir à le traduire qu'à le lire. (L'article a été traduit par Yassi Nasseri.)

Vous pouvez lire le texte ci-dessous ou l'écouter en version audio, lu par Yassi,
en cliquant sur le bouton-flèche "play" :
(N'hésitez pas malgré tout à jeter un oeil aux images insérées dans le texte.)

La couleur grise n'est la couleur de personne. C'est la couleur des box de bureau et du camouflage hivernal, des ordures, de la complexité inscrutable, du compromis. C'est l'entre-deux parfait, un émissaire aussi bien du noir que du blanc. Cette chose qui persiste, incognito, dans ce monde saturé.

C'est la couleur des soldats et des champs de bataille, en dépit de sa monotonie. C'est la couleur de la mort des arbres. La couleur de toute vie consumée par le feu. La couleur de l'industrieux et de l'uniforme. C'est tout à la fois dénué d'art et déconcertant, héraut de la fadeur et du lugubre. Augure du mauvais temps et de la morosité. C'est la couleur où les autres couleurs se rejoignent lorsqu'elles sont délavées. C'est la couleur de l'âge avancé.

Parce que je manque de style, je m'en remets au gris. Je trouve cela plus facile de s'habiller dans des tons de gris que de réfléchir. J'achète en gros, à rabais, en noir et blanc et tonalités intermédiaires, quelque eau de pluie affligée, quelque badine brume d'hiver. Je possède au moins cinq cardigans gris grand-père.

Ma mère disait que je n'étais pas sophistiquée. Elle voyait cela comme un défaut à corriger. Elle voulait voir le monde entier vêtu de couleurs éclatantes, même moi. Je ne m'y suis jamais tout à fait conformée. Je suis plutôt à la mode de Vladimir et Estragon et la verve nana Nouvelle Angleterre. Ma stratégie c'est le choix de l'effacement. Je choisis le gris. Ça convient à ma défiance et soulage mon extraversion. C'est la couleur - davantage que le son - du silence. Qui se pose, les mains jointes, moniales, et ne demande rien. Qui ne crie jamais. Qui ne pousse jamais. Comme le disait le peintre français Jean-Auguste-Dominique Ingres, « mieux vaut gris que criard ».

Je suis attirée par le gris comme par un rêve, mais non pas par n'importe quel vieux gris. Pas un gris de nuage orageux ou un gris façon monolithe d'entreprise. Je préfère le gris tranquille : la laine nature des moutons sous la pluie, l'humeur d'une peinture de Gerhard Richter, le marbré d'un cairn ancien. Je ne veux pas non plus parler d'un gris en particulier mais de tout le sous-arc-en-ciel du monde, des rose fade et des bleu lavande passés et des vert olive pâles. Liard, lovat, perse. L'oeil humain perçoit cinq cents – et non pas un maigre cinquante – nuances de gris. Paul Klee l'appelait la plus riche des couleurs, « celle qui fait parler toutes les autres ».

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Demandez à n'importe quel collégien de lister les couleurs de l'arc-en-ciel, et elle vous chantonnera le « ROY G BIV* ». Sept couleurs : rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet. Newton a commencé avec cinq couleurs, puis a ajouté l'orange et l'indigo pour les synchroniser avec la musique – une couleur pour chaque note entre une tonique et la suivante sur la gamme majeure. (Aristote avait sept couleurs aussi, mais sa gamme s'étendait du blanc au noir, non pas du rouge au violet, et comprenait le jaune, le pourpre, le violet, le vert pâle et le bleu nuit.) Et puis il y a les onze couleurs standard enseignées à l'école, qui ajoutent le noir, le blanc, le marron, le rose et (mon bien-aimé) gris. On dirait un addendum, une consolation pour une couleur oubliée et peu célebrée.

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Avant Newton, il y a eu Sigfridus Aronus Forsius, un astronome finnois du dix-septième siècle qui avait conçu une roue chromatique sous forme de sphère. Il avait choisi cinq couleurs : le rouge, le jaune, le vert, le bleu et – les étirant toutes comme des ligaments – le gris. Dans le modèle de Forsius, le blanc et le noir sont polaires. Ses cinq couleurs s'étendent longitudinalement, pâles dans l'hémisphère nord, foncées dans le sud. Le méridien primaire de ce globe de couleur, bien entendu, est le gris – l'enfant chéri des pôles. C'est aussi la couleur par laquelle passent toutes les autres couleurs. Au centre de toute couleur, ainsi : une masse de gris multicolore. D'après Eva Heller, dans son Die wahre Geschichte von allen Farben, seul un pourcent des gens interrogés voient le gris comme leur couleur préférée. Je me sens, donc, unique dans ma perversité, comme si je m'étais liée d'amitié avec quelqu'un de difficile à aimer.

Un article de psychologie des couleurs sur Bustle me dit que je crains l'engagement. « Le gris est dénué d'émotion » disent-ils, « ennuyeux, détaché et indécis », « ceux qui disent que le gris est leur couleur préférée ont tendance à manquer d'attachements et d'aversions. » (Faux : j'aime terriblement le gris). Les amoureux du gris « sont dénués de la passion qui va avec l'amour d'une 'vraie' couleur ». Et pourtant j'ai un désir adent pour cette couleur. Mes tiroirs débordent de soutiens-gorge gris. J'aime parer mon lit de draps et duvets en des jours égouttés de tout leur bleu. L'ordre, le monochrome inspirent la paix.

Heller qualifie cette couleur de « trop faible » pour être considérée masculine, « trop menaçante » pour être considérée féminine. « Ni chaude ni froide, ni matérielle, ni spirituelle ». Ça n'arrive pas à se décider, et peut-être que moi non plus. Le gris est l'infini et. Ça peut être froidi ou réchauffé, rendu magique ou mondain. C'est presque toujours empreint de couleur, mais rien qui ne soit aussi frontal que de s'engager. C'est aussi, du moins depuis la première photographie imprimée en 1826, la couleur de l'expérience, ou ce que nous entendons par la formule noir et blanc. Cela fait belle lurette que la photographie est notre étalon du monde, le médium qui livre la vérité totale et infaillible dans le moindre détail. Et pourtant, depuis des décennies, personne ne semble mentionner ce qui manque. Nous étions tous satisfaits avec cette version dé-saturée : la texture de la réalité rendue non pas en noir et blanc mais en (cinq cents) nuances de gris.

Un article de psychologie des couleurs sur Bustle me dit que je crains l'engagement. « Le gris est dénué d'émotion », « ennuyeux, détaché et indécis, ceux qui disent que le gris est leur couleur préférée ont tendance à manquer d'attachements et d'aversions. »
(Faux : j'aime terriblement le gris).

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Tout comme Henri Cartier-Bresson, le photographe noir et blanc, l'a dit un jour à William Eggleston, le photographe couleur : « Tu sais, William, la couleur c'est de la merde. » Dans le réalisme du noir et blanc, le gris est toutes les couleurs, sans la brutalité. Les doublures s'emparent de la scène, et personne ne semble regretter les têtes d'affiche. Nous voyons le monde sans distraction. André Gide appelait le gris la couleur de la vérité. Regardez suffisamment de photographies noir et blanc, et la couleur en viendra à ressembler à une intrusion. Les photographies d'Eggleston dégagent trop de vitalité pour paraître vraies, comme si elles représentaient une réalité alternative. Chaque image est une démence de teintes, spectaculaires, délicieuses, mais un peu de trop. L'oeil est en quête de repos, et de mystère, cette forme de vérité qui ne se trouve que dans la subtilité. Dorothy peut dégringoler tourbillonnante dans le Technicolor, mais, malgré tout, son seul désir est de retourner chez elle.

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On pense à tort que le gris est plat ; on a été conditionné de la sorte. Même Wittgenstein l'a dénoncé, lui trouvant un manque de luminosité. Mais son gris était conceptuel, une fiction. David Batchelor écrirait « Un gris de l'esprit est essentiellement une absence – de couleur, d'intérêt, de chaleur, de désir, de vie – alors que le gris dans le monde est toujours une présence. » Goethe a peut-être raison quand il dit que le gris «  n'est que théorie » parce que la théorie en elle-même est grise, la théorie du gris est donc aussi grise. La réalité du gris ne l'est pas.

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Le gris dans le large s'ouvre et se renverse. Mettez deux gris ensemble et vous verrez la couleur que chacun porte, « les variations infinies » relevées par Van Gogh. Je pense à la poignée de cailloux du nid de la rivière que j'ai un jour glissée dans mes poches, sur le chemin de la cascade : elles étaient d'un gris poussiéreux quand je suis rentrée à la maison, mais sous l'eau, chacun dissimulait une vie secrète et propre, verte ou rouge ou bleue. Tant de choses qui paraissent grises à la surface renferment un trésor en leur sein – et moi aussi, je l'espère. Le peintre du Bauhaus Johannes Itten écrit que le gris est « silencieux, mais enclin à être excité par des résonances palpitantes. » Infusez-le d'une pointe d'une autre couleur et il se transformera en deçà de son stérile genre neutre. Vous ne vous attendez pas à trouver de l'émotion dans le gris, et pourtant elle s'y trouve. En dessous du « moite, eau de pluie et déception, » elle s'y trouve. Surprise.

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Là où j'habite en Californie, le temps magnifique est oppressant, de son grand bleu chaque jour plus éclatant et vif que la veille. Parfois une très rare aube grise point, nuageuse et ténue, et le monde est réduit au silence. Je n'entends plus que le hululement dolent de la colombe endeuillée, l'oiseau qui me comprend le mieux. A la mi-journée, inévitablement le soleil et le cyan ont percé leur trou brûlant. L'immense bande de laiton de couleur s'est érigée de nouveau. Les fleurs se requinquent ; les feuilles s'éclairent en flammes. Ici, couleur en vie, Kodachrome, la gloire du monde. J'étouffe un pincement au cœur qui pleure le ciel de plomb, tel le départ d'un ami.

Parfois je roule pendant une heure vers l'océan, espérant le trouver largement couvert de brume. Je ne suis ni mélancolique ni rasoir, mais je voudrais une pause dans cet arc-en-ciel violent du monde. Je voudrais gratter la surface et trouver dessous le noyau calme de la sphère de couleur de Forsius.

Derek Jarman écrit, « le gris est le triste monde dans lequel les couleurs s'effondrent. » Mais il écrit aussi que le gris est là où la couleur « chante. » C'est le terrain neutre parfait, équilibré et digne, et pourtant il est si aisément influencé ; c'est la flaque qui embrasse les autres couleurs lorsqu'elles s'égouttent. Le gris complémente, éclaire par la lumière et éclaire par l'obscurité. Non pas plat, il est profond, infiniment profond. Le gris est le pendant lumineux de l'extrême sombre. Le fond lumineux du noir. Déconcertant, probablement, mais riche de possibilités. Pensez juste un instant, comme nous sommes beaux dans le crépuscule. Liminal, c'est la couleur de notre propre potentiel en devenir.

Meghan Flaherty est l'auteur de Tango Lessons.
Ses essais et ses traductions sont parus dans le The Iowa Review, Psychology Today, le New York Times, Le Rumpus, le Catapult.

L'image de l'écrivaine assise sur le sable provient de son site internet.

Comme vous pouvez l'imaginer je vais lire "Tango Lessons" et vous en parlerai très bientôt.

Les peinture présentées dans l'article sont de (dans leur ordre d'apparition) :
- Alfred Sisley,
- Paul Klee
- Terence Tan Chee Wah.

*ROY G BIV est une ritournelle enseignée aux enfants anglophones à la maternelle pour leur transemettre le nom des couleurs (Red Orange Yellow Green...)

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