À son image de Jérôme Ferrari

Quelles images pour quelle vie ?

Depuis 2010 je lis tous les livres de Jérôme Ferrari. J'aime l'intelligence de son texte, la concision modeste de sa plume et la profondeur de la pensée qui s'en dégage. Mais ici, aujourd'hui, c'est l'éloge du romancier que je m'apprête à faire car À son image est une affaire d'émotion. J'ai été émue, bouleversée. J'ai été conquise par des personnages qui désormais seront des amis, présents dans mon quotidien, aux côtés des Natacha Rostov et André Bolkonsky, des Emerence Szeredás ou des Arjuna qui sont plus vivants que les hommes de chair.  Mais au-delà de tout ça j'ai aimé ce roman parce qu'il m'a parlé de la vie, de ce qui la compose, de ce qui en fait la valeur. Quand peut-on penser que la vie que nous avons vécue en valait la peine ? Et quand peut-on se dire qu'on l'a gâchée... La mort, la guerre, la vocation, la gloire, l'honneur, la patrie, la solidarité, les racines, la passion : tout cela est dans ce texte, sans lyrisme, sans grandiloquence ni amertume. On parcourt les images d'une vie, celle d'Antonia qu'on enterre et qui n'aura laissé aucune photographie d'elle-même derrière elle, alors qu'elle a passé sa vie à cadrer des images, non pas pour mitrailler ses sujets, mais pour mieux les voir.

Le roman s'ouvre sur la rencontre d'une jeune femme avec un certain Dragan. Elle retrouve cet homme par hasard, à Ajaccio. On ne sait d'où ils se connaissent ni quelle a été leur relation. La jeune femme prend sa voiture ensuite pour rentrer dans son village, après une journée de travail - elle est photographe de mariages - et en route elle a un accident de voiture. Elle est décédée. La suite du roman se déroule pendant ses funérailles. Par un dispositif littéraire simple les chapitres mêlent la fin (les funérailles) et le récit de la vie de cette jeune femme Antonia. C'est son oncle, et parrain, qui est le prêtre venu pour la cérémonie d'adieu, dans l'église du village où il a officié des années durant, autrefois. Nous découvrons ainsi la vie de cette jeune femme photographe, sa relation avec des combattants du FLNC, son départ en ex-Yougoslavie, tout cela vu par son oncle et parrain, cet homme qui la chérissait au-delà de tout, cet homme qui lui a offert son tout premier appareil photo.

Tant de thématiques sont traitées dans ce livre que je ne saurais les aborder toutes. La Corse et la vie de village ainsi que celle des nationalistes des années 80 y est peinte. L'atmosphère de guerre civile (ici en ex Yougoslavie) y est racontée. Les emportements idéologiques que tout un chacun embrasse dans sa jeunesse y est valorisée, et son pendant, l'aveuglement de celui qui se lance dans une lutte armée acharnée et sans fin est dénoncé. Les critiques ont beaucoup parlé de la photographie comme thème abordé. Naturellement nous nous trouvons à une époque où l'omniprésence de l'image photographiée doit être dénoncée, ne peut être vue que comme obscène. Mais j'ai lu autre chose ici qu'un simple traité pour ou contre la photo. On peut croquer des instants de vie si l'on est attentif à ce que l'on regarde. On peut aussi éternellement reproduire les mêmes clichés lorsqu'on agit sans penser, sans aimer, sans donner quelque chose de soi. La tragédie humaine est là. Les mêmes horreurs se répètent. On peut les photographier, comme c'est le cas de l'image ci-dessous, de famine abominable prise au Soudan. Mais si l'on a réellement bien vu ce qu'on rendait éternel, alors on ne peut que se suicider après, comme ce fut le cas de ce malheureux photographe, à l'origine de cette même image qui lui avait valu un Prix Pulitzer en 1994. Eh oui, quelles images produit-on par sa vie, pour sa vie, pour celle des autres ? Pour moi cette phrase est synonyme de quelle vie choisit-on de vivre ?

Alors oublions l'activité cérébrale un instant. Je vais vous parler de ce roman qui m'a touchée. Il y a un chapitre au cœur du livre où le personnage du parrain est là, dans l'église, face à ce tous qui ont connu cette jeune fille. Il doit prononcer son homélie. Mais que peut-il dire. Les paroles du prêtre ne peuvent coïncider avec les paroles de l'homme. L'homme suffoque de chagrin, de colère, contre le scandale de la mort de cette jeune femme qui était d'une grande beauté, de cœur et d'esprit. Le prêtre doit la confier à Dieu en qui il a une foi absolue. Au lieu de dire quelques mots comme il en avait l'intention, il s'enlise dans son discours. Il livre son combat à Dieu et à lui-même. Il es déchiré. C'est ainsi ; c'est ainsi qu'il faut aimer, avec notre faible cœur d'homme et avec notre cœur infaillible d'être qui participe au divin. Antonia est la grande absente mais tout un monde s'est tissé autour d'elle. Tous, ici, ne se définissent que par elle. Parce qu'elle les aimait tous. Ce que je vous dis là ne vous touchera pas. Ce que nous raconte Jérôme Ferrari dans ce chapitre et dans le reste du roman en revanche fait vibrer nos cordes, ce fut le cas pour moi en tout cas.

Je parlais de la force des personnages en début d'article. Il y a un personnage détestable au premier abord, et que l'on aime tant finalement, c'est celui de Pascal B, le jeune indépendantiste. Un jeune fou, qui ne maîtrise pas ses réactions. Dans le discours moderne on pourrait dire un macho aussi. J'ai trouvé son histoire déchirante, à en pleurer. Et le personnage de Simon, ce gentil garçon, en admiration devant Pascal B, qui n'a pas eu de père, qui aurait pu avoir un beau-père, mais cet homme l'a abandonné pour se consacrer à Dieu. Il est loyal, il est parfait. Mais lui aussi, son histoire est triste finalement. J'ai lu un jour dans un récit de Pico Iyer que pour les japonais une belle histoire est nécessairement triste, sinon elle ne peut être vue comme une belle histoire. À son image, c'est une belle histoire qui fourmille de belles histoires. Avec une magie supplémentaire : c'est écrit par Jérôme Ferrari, il y a donc un rien de froid dans le style littéraire, un rien  de totalement détaché, un rien même de documentaire. Le lecteur peut vivre une expérience qui correspond à la sensibilité que ses cordes requièrent à l'instant t de la lecture. Il n'y a aucune obscénité ou vulgarité dans ce récit : il ne cherche pas à toucher à tout prix... il est respectueux.

À SON IMAGE
Jérôme Ferrari

éd. Actes Sud 2018
Prix littéraire du journal Le Monde 2018

Les photographies présentées dans l'article sont les oeuvres de :
- James Natchwey,
- Kevin Carter.

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